| Une note de l'Anthropologie
indique qu'avant d'être rédigé, le texte en avait
été prononcé pendant quelque trente ans ; les leçons
du semestre d'hiver lui étaient consacrées, celles de l'été
devant être réservées à la géographie
physique. En fait, ce chiffre n'est pas exact ; Kant avait commencé
son enseignement de géographie dès 1756; les cours d'Anthropologie
en revanche n'ont été inaugurés probablement que
pendant l'hiver 1772-1773 .
L'édition du texte que nous connaissons coïncide avec la fin
des cours, et avec la retraite définitive de Kant comme professeur.
Le Neues deutsches Merkur de 1797 fait mention de la nouvelle qui lui
est transmise de Königsberg : «Kant publie cette année
son Anthropologie. Il l'avait jusqu'à présent gardée
par-devers lui parce que, de ses conférences les étudiants
ne fréquentaient guère plus que celle-ci. Maintenant, il
ne donne plus de cours, et n'a plus de scrupule à livrer ce texte
au publique» . Sans doute, Kant laisse-t-il son programme figurer
encore au catalogue du semestre d'été 1797, mais il avait
en publique, sinon d'une manière officielle, déclaré
qu'«à raison de son grand âge, il ne voulait plus faire
de conférences à l'Université» . Le cours définitivement
interrompu, Kant s'est décidé à en faire imprimer
le texte.
De ses divers états, avant cette rédaction dernière,
nous ne connaissons rien, ou presque. A deux reprises Starke a publié,
après la mort de Kant, des notes qui avaient été
prises par des auditeurs . Aucun de ces deux ouvrages cependant ne mérite
une absolue confiance ; il est difficile de faire crédit à
des notes publiées 35 ans après la mort de Kant. Cependant
le second recueil comprend un élément important qui ne figure
pas dans le texte publié par Kant : un chapitre «Von der
intellectuellen Lust und Unlust». Selon Starke le manuscrit de ce
chapitre aurait été perdu lorsque Kant l'a envoyé
de Königsberg à Iéna pour le faire imprimer. En fait,
rien dans le manuscrit de l'Anthropologie, tel qu'il existe à la
Bibliothèque de Rostack, ne permet de supposer qu'un fragment en
a été perdu. Il est plus vraisemblable que Kant n'a pas
voulu faire place, dans l'ouvrage imprimé, à un texte qui
avait par fait partie, jadis, de son enseignement oral. Quant au premier
recueil de Stark, s'il faut s'y arrêter, c'est qu'il comporte une
précision de date ; les notes qui le constituent avaient été
prises au cours du semestre d'hiver 1790-1791 : sur deux points touchant
à la conception et à la structure même de l'Anthropologie,
elles indiquent qu'un changement a dû se produire entre l'année
1791 et la rédaction définitive du manuscrit .
De ce texte, formé et développé pendant 25 ans, transformé
certainement à mesure que la pensée kantienne se dégageait
dans de nouvelles formulations, nous n'avons donc qu'un état :
le dernier. Le texte nous est donné, déjà chargé
de sédimentations, et refermé sur le passé dans lequel
il s'est constitué. Ces 25 années qui ont vu se clore les
premières recherches, s'amorcer la critique, se développer
dans son équilibre tripartite la pensée kantienne, s'établir
enfin le système de défense contre le retour leibnitien,
le scepticisme de Schulze et l'idéalisme de Fichte, sont enfermées
dans le texte de l'Anthropologie, et sa coulée continue, sans qu'un
seul critère extérieur et certain permette de dater telle
et telle couche de sa généalogie profonde.
Et pourtant, il ne serait pas indifférent de savoir quel a été
le coefficient de stabilité de l'Anthropologie par rapport à
l'entreprise critique. Y avait-il dès 1772, et subsistant peut-être
tout au fond de la Critique, une certaine image concrète de l'homme
qu'aucune élaboration philosophique n'a pour l'essentiel altérée,
et qui se formule enfin, sans modification majeure, dans le dernier des
textes publiés par Kant?
Et si cette image de l'homme a pu recueillir l'expérience critique,
sans se défigurer pour autant, n'estce pas peut-être parce
que'elle l'a jusqu'à un certain point, sinon organisée et
commandée, du moins guidée, et comme secrètement
orientée? De la Critique à l'Anthropologie, il y aurait
comme un rapport de finalité obscure et obstinée. Mais il
se peut aussi que l'Anthropologie ait été modifiée
dans ses éléments majeurs à mesure que se développait
la tentative critique : l'archéologie du texte, si elle était
possible, ne permettrait-elle pas de voir naître un «homo
criticus», dont la structure diffèrerait pour l'essentiel
de l'homme qui l'a précédé? C'est à dire que
la Critique, à son caractère propre de «propédeutique»
à la philosophie, ajouterait un rôle constitutif dans la
naissance et le devenir des formes concrètes de l'existence humaine.
Il y aurait une certaine vérité critique de l'homme, fille
de la critique des conditions de la vérité.
Mais n'espérons pas d'indubitables réponses à des
interrogations aussi univoques. Le texte de l'Anthropologie nous est donné
dans sa forme terminale. Et nous aurons pour nous guider dans cette tentative
quatre séries d'indices, toutes très partielles :
a/ Les Reflexionen se rapportant à l'anthropologie que l'édition
de l'Académie a regroupées en essayant de leur donner une
date. Encore faut-il faire remarquer que bien peu de ces fragments sont
assez étendus pour donner une image de ce qu'a pu être l'Anthropologie
à un moment donné ; et s'il est vrai que la datation approximative
est proposée avec prudence, le regroupement a été
fait selon le plan 1798, comme s'il avait été un cadre permanent
depuis 1772. Dans ces conditions seules des modifications de détail
deviennent déchiffrables.
b/ Les Collegentwürfe ont été répartis dans
l'édition de l'Académie en deux sections : l'une réunissant
les années 1770-1780 ; l'autre les années 80-90 . Malgré
les mêmes difficultés que pour les Réflexions on peut
apercevoir en comparant ces textes à celui de 1798, des glissements
majeurs dans le sens même de l'Anthropologie, ou dans le centre
d'équilibre de l'ouvrage (importance plus grande apportée
par les Collegentwürfe, aux thèmes de l'histoire, de la citoyenneté,
du cosmopolitisme).
c/ La comparaison avec les textes de la période précritique,
et la comparaison avec les textes contemporains, ou à peu près,
de la rédaction définitive de l'Anthropologie. On peut alors
isoler quelques éléments qui sont restés absolument
stables depuis le début du cours jusqu'à sa publication.
En revanche certains problèmes qui ont dominé la pensée
de Kant vers les années 1796-1798 ont à coup sûr fait
pression sur le texte définitif de l'Anthropologie et dans cette
mesure, plusieurs thèmes du texte de 1798 sont d'apport récent.
d/ La confrontation avec les textes contemporains qui traitent du domaine
anthropologique. Certaines coïncidences, par exemple, avec la Psychologia
empirica de Baumgarten que Kant a lue très tôt, indiquant,
à n'en pas douter, des éléments permanents dans l'Anthropologie
; d'autres, avec l'Empirische Psychologie de C.C.E.Schmidt révèlent
au contraire une formation tardive. Mais là encore, il faut être
prudent ; car très souvent, il n'est pas possible de savoir si
l'emprunt a été fait par Kant à un livre publié,
ou inversement si l'auteur n'a pas emprunté à la doctrine
écrite ou à l'enseignement oral de Kant (transmis par les
notes des élèves) tel élément que l'on retrouve
dans l'Anthropologie comme dans sa patrie d'origine. Il semble, par exemple,
que Ith ait parfaitement connu l'ensemble de l'œuvre de Kant, souvent
citée par lui dans son Versuch emier Anthropologie ; Schmidt y
fait également référence .
Mais tous ces recoupements ne peuvent guère servir qu'à
dégager les abords ; ils laissent inentamé le problème
central des rapports anthropologico-critiques. Mais, aussi incertaines
qu'elles soient, ces indications ne doivent pas être négligées.
En confrontant ce qu'elles peuvent apprendre avec les textes de l'Anthropologie
et ceux de la Critique, on peut espérer voir comment le dernier
des ouvrages de Kant se trouvait engagé à la fois dans la
série des recherches précritiques, dans l'ensemble de l'entreprise
critique elle-même, et dans le groupe des travaux qui, à
la même époque, tentent de cerner une connaissance spécifique
de l'homme. Et d'une manière paradoxale, ce triple engagement rend
l'Anthropologie contemporaine à la fois de ce qui précède
la Critique, de ce qui l'accomplit et de ce qui va bientôt la liquider.
Il n'est pas possible pour cette raison même de dissocier tout-à-fait,
dans l'analyse de l'ouvrage, la perspective génétique et
la méthode structurale : nous avons affaire à un texte qui,
dans son épaisseur même, dans sa présence définitive
et l'équilibre de ses éléments, est contemporain
de tout le mouvement qu'il clôture. Seule une genèse de toute
l'entreprise critique, ou du moins la restitution de son mouvement d'ensemble
pourrait rendre compte de cette figure terminale en laquelle elle s'achève
et s'efface. Mais inversement, la structure des rapports anthropologico-critiques
pourrait seule permettre, si elle était exactement définie,
de déchiffrer la genèse qui s'achemine vers cet équilibre
dernier, — ou pénultième s'il est vrai que l'Opus
postumum fait déjà les premiers pas sur le sol, enfin rejoint,
de la philosophie transcendantale.
Réglons d'abord quelques questions de dates.
Un certain nombre d'indices permettent de situer avec assez d'exactitude
le moment où fut rédigé le texte de l'Anthropologie,
parue chez Nicolovius en octobre 1798.
1) Dans une lettre à Christophe Wilhelm Hufeland qui date de la
seconde quinzaine du mois de mars 1797, Kant remercie son correspondant
de l'envoi qu'il lui a fait. Il s'agit de la Makrobiotik oder die Kunst
das menschliche Leben zu verlängern (Iéna, 1796) ; il promet
de lire le livre, mais en mesurant son plaisir, «à la fois
pour conserver la vivacité de son appétit et pour saisir
clairement les idées hardies et exaltantes pour l'âme qui
concernent la force de la disposition morale, animatrice de l'homme physique,
et dont il compte bien se servir pour l'Anthropologie» .
2) Le 20 septembre 1797, le texte est assez avancé pour que le
cercle des amis et des correspondants s'attende à une prochaine
parution. «C'est avec une grande joie, écrit Biester, que
les lecteurs vont accueillir votre Anthropologie» ; et pensant probablement
que la rédaction en est désormais achevée, il ajoute
: «Il est excellent que vous donniez ce texte à l'imprimeur
cette année encore, car il y a bien longtemps qu'on désire
le lire. »
3) Le 5 novembre de la même année, Tieftrunk demande des
nouvelles de l'ouvrage, s'étonnant un peu qu'il ne soit pas encore
paru : «Le public attend de vous une Anthropologie : va-t-elle bientôt
paraître ?»
4) En fait, il est difficile de savoir si la rédaction est ou non
achevée à cette date. Autant Kant s'est occupé avec
obstination et minutie de la publication du Conflit des facultés
, autant il est avare, dans sa correspondance, de renseignements sur l'Anthropologie.
Lorsque, dans une lettre du 13 octobre 1797, il évoque la possiblité
sa mort prochaine, il recommande à Tieftrunk deux «mémoires»
dont le professeur Gensichen se chargera. L'un est entièrement
rédigé — depuis deux ans déjà —
, l'autre est presque achevé . Il est infiniment peu probable que
le manuscrit de l'Anthropologie soit par là concerné ; le
terme d'Abhandlung ne convient pas à un texte si long ; il s'agit
bien plutôt de deux sections du Conflit des facultés. Dès
lors faut-il admettre que la véritable rédaction de l'Anthropologie
n'est pas encore entreprise ou, au contraire, tout à fait terminée
et déjà acheminé à l'éditeur?
5) Schöndörffer fait valoir que le manuscrit de l'Anthropologie
ne désigne pas nommément le Dr Less à propos d'Albrecht
Haller : il est question seulement d'un «théologien connu,
ancien collègue (de Haller) à l'université».
Or le texte imprimé porte le nom du Dr Less . Celui-ci étant
mort en 1797, on peut supposer que Kant n'a pas voulu, de son vivant,
le citer expressément ; la nouvelle du décès serait
donc intervenue une fois le manuscrit achevé et, sans doute, remis
à l'imprimeur.
6) Plus important et plus convaincant, les fait que certains passages
qui figurent dans le manuscrit on passé, au peu près tels
quels, dans le texte. Von der Macht des Gemüts durch die blossen
Vorsatz seiner krankhaften Gefühle Meister zu sein. Ce texte constitue
le troisième partie du Conflit des Facultés. Kant, dans
une lettre du 17 avril 1797, donne ce thème de l’ouvrage
comme une idée qui lui est venue tout récemment. Il vient
d’entrer dans sa soixante-quatorzième année est s’est
trouvé heureusement préservé jusque-là de
toute maladie; cette expérience le fonde de parler d’une
“psycholgische Artzneimittel”. C’est un fait que dans
sa lettre précédente à Hufeland (fin du mois de mars),
il n’en est pas encore question. La lecture de la Makriobiotik l’a
déterminé, comme le laisse entendre la “Réponse
à Hufeland” qui ouvre Von der Macht des Gemüts. Or ce
texte a pau dans le Journal der praktischen Arzneikunde und Wundarzneikunst
(4te Stuck, V Band. 1798) avec des textes prélevés sur le
texte de l’Anthropologie. On peut donc supposer que celui-ci était
achevé, ou presque, lorsque fut redigé l’article destiné
à la revue de Hufeland.
7. Une note du text imprimé renvoie à Von der Macht des
Gemüts. Or cette note ne figure pas dans le manuscrit de Rostock,
ce qui laisse suppoer qu’à l’époque où
il le rédigea, Kant n’avait pas achevé et peut-être
même pas encore entamé lc composition de’article qu’il
destinait à Hufeland.
8. On a fait remarquer qu’une note marginae du manuscrit renvoie
à l’ouvrage de Hearne, dont deux traductions allemandes avaient
paru en 1797. Kant leas aurait donc lues dans la seconde moitié
de cette année-là, une fois le manuscrit rédigé.
Mais encore faut-il remarquer que Hearne était déjà
cité dans la Religion a l’intérieur des limites de
la simple raison. Il pourrait donc s’agir d’une réminiscence
et d’une addition.
Tous ces renseignements indiquent une date assez précise: le manuscrit
de l’Anthropologie a dû être mis au point, pour l’essentiel,
dans la première moitié de l’année 1797 –
peut-être dans les trois ou quatre premiers mois. La brusque inspiration
qui a fait naître Von de Macht n’a pas eu sans doute à
interrompre une rédaction à peu près achevée;
mais elle en a repoussée vraisemblablement l’impression et
la mise au point définitive. C'est une fois Von der Macht achevé
et peut-être envoyé déjà à Hufeland
que les dernières modifications ont été apportées
à l'Anthropologie (suppression des passages qui faisaient double
emploi, addition de références), et adressées alors
directement à l'imprimeur ou portées sur les épreuves.
*
En elle-même cette précision de date n'est ni tout à
fait indifférente, ni tout à fait décisive. Elle
prend son sens, — et la mesure de ce sens — , si on rapproche
le texte rédigé à ce moment là, non seulement
de ceux qui lui sont contemporains, mais de ceux qui avoisinaient, dans
le temps, les premiers cours d'Anthropologie. Si on admet comme point
d'origine du texte, l'année 1772, entre la Dissertation sur le
monde sensible et intelligible et l'Essai sur les Races humaines, on voit
que l'Anthropologie a pris naissance au cours des années qui semblent
clore la période précritique et annoncer la révolution
copernicienne.
Une chose est certaine, en tous cas : le texte publié en 1798 s'ajuste
sans difficulté et sans modification notables à divers écrits
de la période précritique.
a/ Observations sur le Beau et le Sublime (1764). Les concordances entre
ce texte et l'Anthropologie ont été déjà relevées
avec soin et exactitude par R. Kempf . Elles sont notables pour l'analyse
des tempéraments. Sans doute la perspective est-elle, ici et là,
entièrement différente ; dans les Observations, elle s'ordonne
au problème des sentiments moraux, — la classification étant
alors admise comme une donné de fait ; alors que la description
de l'Anthropologie est commandée par une sorte de déduction
des tempéraments, à partir de la tension et de la détente
de l'activité et du sentiment . Mais le contenu est étonnamment
semblable, jusque dans les expressions et le choix des mots: à
propos du colérique, par exemple, on lit dans les Observations
: «sein Wohlwollen ist Höflichkeit, seine Achtung Zeremonie»
; et dans l'Anthropologie : «er ist höflich aber mit Zeremonie»
. Mêmes coïncidences à propos du caractère des
hommes et des femmes , des traits distinctifs des diverses nationalités
. Toutes montrent assez la lointaine origine du texte, la permanence presque
littérale de certains éléments que des décennies
entières ont à peine entamés.
b/ Essai sur les maladies de l'esprit (1764). Là encore, bien des
éléments communs : la distinction entre Torheit et Narrheit
: «Der Tor ist nicht weise, der Narr ist nicht klug» ; la
classification des maladies de la défaillance (Ohnmacht), et de
la perturbation (Verkehrtheit) qui deviendra, dans l'Anthropologie, sans
que la signification en soit modifiée, l'opposition des déficiences
de l'esprit — Gemüts-schwäche — et de ses maladies
— Gemüts-krankheiten . Notons cependant que certaines formes
de folies, que l'Anthropologie place dans le cadre des déficiences
(Dummheit, Albemheit, Jorheit), étaient dans l'Essai, mises à
part, et comme dévalorisées par rapport aux malades véritables,
seules dignes de pitié ; elles étaient désignées
comme «diese ekelhafte Krankheiten» . D'autre part, la distinction
fondamentale des grandes maladies de l'esprit, si elle conserve les mêmes
termes, de l'Essai à l'Anthropologie, leur donne un contenu radicalement
différent. La classification de l'Essai est simple : la Verrückung
altère les concepts de l'expérience, et fait naître
des chimères, comme dans l'hypochondrie ; le délire (Wahnsinn)
affecte le jugement comme chez le mélancolique ; la démence,
enfin (Wahnwitz) détériore la raison en ce qui concerne
les jugements . Cette classification a été modifiée
: les concepts organisateurs du classement sont ceux qui ont rapport avec
l'expérience possible, tandis que sous l'étiquette générale
d'aliénation (Verrückung), on trouve échelonnés
à la manière de Sauvage ou de Linné les notions de
amentia, dementia, insania, versania . La parenté du texte de l'Anthropologie
avec celui de l'Essai est encore fort claire, mais on reconnaît
mieux ici les traces d'un réajustement aux découvertes critiques,
et aux développements scientifiques de l'époque.
c/ Notons aussi dans l'Anthoropologie un écho d'un texte de 1771
où Kant rendait compte d'une Dissertation de Moscceti : «Von
dem körperlichen Unterschiede zwischen den Struktur der Tiere und
Menschen» : 26 ans plus tard, Kant évoquera ce difficile,
et à ses yeux inutile problème de la posture verticale chez
l'homme primitif.
d/ L'Essai sur les Races (1775). L'Anthropologie accorde moins d'une page
au problème qui avait été traité dans l'Essai
; elle se contente de renvoyer au texte de Girtanner qui avait résumé
peu de temps auparavant les idées de Kant dans sa Dissertation
: «Über das kantische Prinzip für die Naturgeschichte»
. Mais l'Essai sur les Races se termine sur un bref paragraphe qui est
important pour comprendre quelle place Kant faisait à l'Anthropologie
dans l'organisation du savoir. L'Essai était destiné à
«amorcer» le cours de géographie physique de semestre
d'été 1775 — et dans cette mesure il relève
de cette discipline. Celle-ci cependant n'a pas sa fin en soi, et n'est
pas en référence exclusive à elle-même : elle
forme un exercice préalable à la connaissance du monde (Weltkenntniss),
dont l'Anthropologie fera plus tard le synonyme d'une connaissance de
l'homme. Cette constitution d'une Weltkentniss porte avec soi deux caractères
spécifiques :
— elle doit fournir «à toutes les connaissances et
aptitudes acquises» , l'élément du pragmatique, de
manière qu'elles ne servent pas simplement à accroître
le savoir de l'Ecole, mais encore à organiser et guider la vie
concrète ;
— et pour ce faire, les deux domaines où s'exerce le savoir,
la Nature et l'Homme, ne doivent être pris comme thèmes de
notations rhapsodiques, mais doivent être envisagés d'une
manière cosmologique, c'est-à-dire dans le rapport à
ce tout dont ils font partie et où l'un et l'autre prennent leur
place et se situent (darin ein jeden selbst seine Stelle einnimmt).
Ces thèmes sont proches de ceux qui sont indiqués dans l'Introduction
et dans les dernières pages de l'Anthropologie. Mais si le contenu
thématique ne change pas (prévalence du pragmatique, et
souci d'une connaissance qui concerne le monde dans la cohésion
serrée d'un tout), les structures, en revanche, sont décalées
: Géographie physique et anthropologie ne prennent plus place l'une
à côté de l'autre, comme les deux moitiés symétriques
d'une connaissance d'un monde articulé selon l'opposition de l'homme
et de la nature ; la tâche de se diriger vers une Weltkenntniss
est tout entière confiée à une Anthropologie qui
ne rencontre plus la nature que sous la forme déjà habitable
de la Terre (Erde). Et par conséquent, l'idée d'une perspective
cosmologique qui commanderait par avance, et de loin(?), Géographie
et Anthropologie, servant d'unité de référence au
savoir de la nature et à la connaissance de l'homme, devra se dissiper
pour faire place à une idée cosmopolitique, qui a valeur
programmatique, et où le monde apparaît plutôt comme
cité à batir que comme cosmos déjà donné.
*
A l'autre extrémité de l’œuvre kantienne, l'Anthoropologie
est contemporaine d'un certain nombre d'autres textes qui, rapprochés,
permettent de cerner à peu près le point d'arrivée
ou du moins les apports les plus récents. Tenant ainsi les deux
bouts de la corde, nous serons peut-être moins désarmés
pour aborder ce fait, à la fois historique et structural, ce fait
doublement présent dans la chronologie des textes et dans l'architectonique
de l'œuvre, — et qui est la contemporanéité de
la pensée critique et de la réflexion anthropologique.
A l'époque où Kant met au net pour l'éditeur, ce
texte, si archaïque dans ses préoccupations, si lointainement
enraciné dans son œuvre, quels sont donc les principaux et
les plus récents soucis de la réflexion?
1/ L'épisode final de la correspondance avec Jakob Sigismund Beck.
La dernière lettre d'intérêt philosophique que Kant
adresse à Beck est datée du 1er juillet 1794. Elle concerne
ce que Beck appelle la Beilegung — l'imputation d'une représentation,
en tant que détermination du sujet, à un objet qui diffère
d'elle, et par laquelle elle devient l'élément de connaissance.
Kant fait remarquer que la représentation n'est pas «dévolue»
à un objet, mais qu'à la représentation est dévolue
un rapport à quelque chose d'autre — par quoi elle devient
communicable à autrui. Il fait valoir aussi que l'appréhension
du multiple et son assomption dans la conscience, ne fait(?) qu'une seule
et même chose avec la représentation de ce qui n'est possible
que par la composition. Et ce n'est que du point de vue de cette composition
que nous pouvons communiquer les uns avec les autres : en d'autres termes,
c'est le rapport à l'objet qui rend la représentation valable
pour chacun et partout communicable : ce qui n'empêche pas que nous
devons opérer nous-mêmes la composition. Les thèmes
majeurs de la Critique, — rapport à l'objet, synthèse
du multiple, validité universelle de la représentation —
sont ainsi fortement regroupé autour du problème de la communication.
La synthèse transcendantale ne se donne jamais qu'équilibrée
dans la possibilité d'un partage empirique, manifesté sous
la double forme de l'accord (Übereinstimmung) et de la communication
(Mitteilung). Que la représentation ne soit pas affectée
à une chose, que la multiplicité ne soit pas offerte déjà
nouée sur elle-même, garantit, dans une contradiction qui
n'est qu'apparente, l'échange toujours possible des représentations
: c'est que le sujet ne s'y trouve pas déterminé par la
manière dont il est affecté, mais qu'il se détermine
dans la constitution de la représentation : «Wir können
aber nur das verstehen und anderen mitteilen, was wir selbst machen können»
.
Là s'arrète la correspondance philosophique avec Beck. «Je
remarque», écrit Kant en terminant sa lettre «que je
ne me comprends plus suffisamment» ; et il souhaite qu'un mathématicien
comme Beck, puisse présenter avec assez de clarté «les
fils ténus et simples de notre faculté de connaître».
En fait, si le dialogue avec Beck ne doit plus être renoué
jusqu'à la fin, il se poursuit, comme de biais. Beck en effet adresse
trois nouvelles lettres à Kant : la première relève
encore de la problématique précédente : unité
synthétique de la conscience, représentation qui n'est pas
liée à l'objet par un lien extérieur à l'acte
même de représentation . La seconde concerne deux thèmes
:
d'une part l'irréductibilité de la sensibilité et
de l'entendement (l'objet qui affecte les sens est-il chose en soi ou
phénomène? ; — l'entendement peut-il constituer son
objet en dehors de la sensibilité? — leur rôle est-il
pour la sensiblilité d'affecter le sujet, pour l'entendement de
rapporter cette affection subjective à un objet?) ; d'autre part
le rapport du théorique et du pratique (dans la conscience pratique,
l'homme, qui s'élève au-dessus de la nature demeure-t-il
un Naturgegenstand). Enfin la troisième concerne, avec le problème
de la liaison originaire dans l'entendement, l'erreur fichtéenne
de ne point faire de différence entre philosophie pratique et philosophie
théorique . A tout cela, Kant ne donne pas réponse, du moins
directement : une lettre rapide à Tieftrunk évoque les difficultés
avec Beck ; mais la véritable réplique, on la trouve dans
l'Anthoropologie, en partie dans le texte imprimé, en partie aussi
dans un long passage du manuscrit que l'édition a laissé
de cöté.
a) Dans le texte imprimé, il faut noter l'ampleur et la consistence
accordées au domaine de la sensibilité. Sans doute existe-t-il
un pouvoir d'attention (Auffassung-vermögen) qui semble définir
un pouvoir producteur par rapport au contenu sensible : n'est-t-il pas
capable de faire naître l'intuition (die Anschauung hervorzubringen).
Mais il s'agit là d'entendement, considéré comme
faculté de connaître en général . Mais pris
au sens étroit l'entendement s'oppose à l'intuition sensible
qui lui demeure absolument irréductible, au point que l'imagination
comme pouvoir de reproduction s'ordonne à la productivité
originaire et insurmontable de l'intuition sensible . Mais ce pouvoir
d'exhibition première que l'entendement ne peut ni réduire
ni construire, n'en est pas moins fondamentalement lié au sujet
par les formes a priori de l'intuition. Cette opposition de l'entendement
et la sensibilité n'est pas menaçante pour l'unité
de ce que Beck appelait, afin d'en mieux marquer l'identité, «das
Erfahrende». «Ich als denkendes Wesen bin zwar mit mir als
Sinnewesen ein und dasselbe Subject» .
L' Anthropologie prend soin de distinguer aussi sens interne et apperception.
Celle-ci est définie par la conscience de ce que l'homme fait ;
celui-là, par la conscience de ce qu'il éprouve . Définitions
qui recoupent celles de la Critique, mais avec un certain décalage.
L'apperception que la Critique ramenait à la simplicité
de Je pense , est rapprochée maintenant de l'activité originaire
du sujet, tandis que le sens interne, que la Critique analysait selon
la forme a priori du temps est ici donné dans la diversité
primitive d'un «Gedankenspiel» , qui se joue hors de la maîtrise
même du sujet, et qui fait du sens interne plus le signe d'une passivité
première que d'une activité constituante.
b) Dans le texte resté inédit, Kant développe avec
plus de détail le problème de la connaissance de soi. Le
sens interne, défini alors comme conscience empirique ne peut percevoir
le moi que dans son statut d'objet, — moi observé qui a alors
pour sens d'être l'Inbegriff des objets de la perception interne.
L'apperception de son côté est définie, dans un sens
beaucoup plus proche de la Critique, par la conscience de soi intellectuelle;
elle ne se rapporte alors à aucun objet donné ; à
aucun contenu intuitif ; elle ne concerne qu'un acte du sujet déterminant,
et dans cette mesure elle n'est à mettre au compte ni de la Psychologie,
ni de l'Anthropologie, mais de la Logique. Alors se profile grand danger
évoqué par Fichte de la division du sujet, en deux formes
de la subjectivité qui ne peuvent plus communiquer l'une avec l'autre
que dans le déséquilibre du rapport sujet-objet . C'est
là, Kant le reconnaît, une «grande difficulté»
: mais il faut garder à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'un «doppeltes
Ich», mais d'un «doppeltes Bewußtsein dieses Ich»
. Ainsi le Je conserve son unité, mais s'il vient à la conscience
ici comme contenu de perception, là comme forme du jugement, c'est
dans la mesure où il peut s'affecter lui-même, étant,
en un seul et même acte «das bestimmende Subjekt» et
«das sich selbst bestimmende Subjekt». Une sensibilité
irréductible à l'entendement ne risque donc pas de dissocier
le sujet, et il n'est pas besoin pour écarter ce péril de
ramener tout le champ de l'expérience sous la seule souveraineté
de l'entendement, ni de faire de celui-ci l'Erfahrende par excellence,
ni enfin de désigner dans les catégories la forme originaire
de «Verstandes-Verfahren» : autant de solutions extrêmes
que Beck, impressionné par la pensée fichtéenne,
se croyait obligé d'adopter pour éviter la division du sujet
kantien.
Les lettres de Beck parvenues à Kant, au moment où il rédigeait
le texte définitif de l'Anthropologie (ou en tous cas peu de temps
auparavant), ont été à l'origine de ces réponses
diagonales qu'on peut déchiffrer tant dans l'ouvrage imprimé
que dans le manuscrit. On peut même supposer que les passages restés
inédits représentaient de trop près une réponse
à Beck, et une reflexion sur les problèmes qu'il posait,
pour pouvoir figurer dans l'Anthropologie proprement dite. En même
temps, pour marginal qu'il ait été, ce débat permettait
de définir l'espace dans lequel une Anthropologie, en général,
était possible : région dans laquelle l'observation de soi
n'accède ni à un sujet en soi, ni au Je pur de la synthèse,
mais un moi qui est objet, et présent seulement dans sa seule vérité
phénoménale. Mais ce moi-objet, offert au sens dans la forme
du temps n'est pourtant pas étranger au sujet déterminant,
puisqu'il n'est pas autre chose en fin de compte que le sujet tel qu'il
est affecté par lui-même. Et loin que le domaine de l'Anthropologie
soit celui du mécanisme de la nature et des déterminations
extrinsèques (elle serait alors une «physiologie»),
il est tout entier habité par la présence sourde, dénouée
et déviée souvent, d'une liberté qui s'exerce dans
le champ de la passivité originaire. Bref, on voit s'esquisser
un domaine propre à l'Anthropologie, celui où l'unité
concrète des synthèses et de la passivité, de l'affecté
et du constituant, se donne comme phénomène dans la forme
du temps.
Mais une telle mise en place de l'Anthropologie n'est possible que du
point de vue d'une réflexion transcendantale. Il était donc
normal que Kant renonçait à publier un texte aussi étranger,
sinon au problème de l'Anthropologie, du moins au niveau de réflexion
qui lui est propre. Dans l'Anthropologie, ne devait figurer que ce qui
est à son niveau : l'analyse des formes concrètes de l'observation
de soi. Mais regroupés, le texte inédit et le texte imprimé
constituent, à deux niveaux différents, l'unité d'une
démarche qui tout à la fois répond à Beck,
conjure le péril fichtéen, et dessine de l'extérieur,
comme en creux, la place possible de l'Anthropologie.
2/ Les discussions à propos de la métaphysique du Droit.
La pensée juridique, depuis le XVIe siècle, s'était
surtout attachée à définir le rapport de l'individu
à la forme générale de l'Etat, ou de l'individu à
la chose dans la forme abstraite de la propriété. Mais voilà
que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, on s'interroge
sur les rapports d'appartenance des individus entre eux dans la forme
concrète et particulière du couple, du groupe familial,
du foyer, de la «maison» : comment la société
civile, que la bourgeoisie présuppose comme son fondement et sa
justification peut-elle se particulariser en des unités restreintes,
qui n'empruntent plus rien au modèle féodal, mais ne doivent
pas se dissoudre au moment où il disparaît pour toujours.
Christian Gottfried Schütz s'était inquiété
de voir, dans la Métaphysique du droit, ces rapports se modeler
trop fidèlement sur les formes majeures du droit des choses. Kant
ne leur faisait-il pas place dans la section intitulée : «Von
dem auf dingliche Art persönlichen Recht», qui se divisait
en trois domaines, selon les trois formes essentielles de l'acquisition
: l'homme acquiert (erwirbt) une femme ; le couple acquiert des enfants
; la famille acquiert des domestiques . Or Schütz se refuse à
croire que dans le rapport matrimonial «la femme devienne la chose
de l'homme» ; la forme de satisfaction que, dans l'ordre du mariage,
l'homme peut tirer de la femme ne réduit pas la femme à
un statut aussi primitivement simple ; la chosification d'autrui n'a de
vérité que dans le cannibalisme : le mariage et les droits
qu'il donne ne font pas des personnes des «res fungibiles».
De même à l'égard des serviteurs qui ne pourraient
être considérés comme des choses que si leur capture
et le droit à leur capture pouvaient être inscrit dans les
règles fondamentales de la vie en société. Bref,
le problème que pose Schütz, sous divers aspects, se ramène
à la constitution de ces îlots concrèts de la société
bourgeoise dont ne peuvent rendre compte ni le droit des gens, ni le droit
des choses : synthèses spontanées que n'épuisent
ni une théorie du concret ni une analyse de l'appropriation, franges
du droit où la domination n'est ni souveraineté ni propriété.
Dans la lettre à Schütz du 10 juillet 1797, — à
l'époque où probablement il achevait la rédaction
de l'Anthropologie, — Kant répond aux objections qu'on lui
a faites : le mutuum adjutorium du rapport sexuel est la conséquence
juridiquement nécessaire du mariage : c'est à dire que la
chosification dans le rapport de l'homme et de la femme n'est pas un fait
qui fonde le droit, mais un fait qui résulte d'un état de
droit, et qui ne le conteste que s'il s'affirme en dehors de lui : au-delà
ou en deçà des limites du mariage, le libertinage d'un Freidenker
n'est pas différent, sauf pour la forme de l'Anthropologie. Mais
inversement, si la signification morale du rapport sexuel est très
différente selon qu'il est accompli ou non dans la forme juridique
du mariage, le contenu lui-même ne change pas ; partenaire devient
pour l'autre, une chose, un adjutorium de son plaisir. Le droit autorise
le fait : mais en le fondant, il n'en altère pas le contenu, et
ne procède sur lui à aucune métamorphose.
De même pour le rapport avec les domestiques : sans doute s'agit-il
là de personnes ; mais le rapport est juridiquement un rapport
de possession. Qu'on ait quelqu'un en sa possession désigne un
jus in re ; le domestique — à la différence de l'homme
qui travaille à la journée — fait partie intégrante
du Hauswesen. Le rapport juridique qui chosifie, ne change pas en chose
l'essence de la personne, mais établit de personne à personne
des rapports qui sont ceux de la personne à la chose. Schütz,
dans sa protestation confondait le point de vue moral et le point de vue
juridique, la personne humaine et le sujet de droit. Distinction que rétablit,
en sa rigueur, la réponse de Kant . Mais l'objection de Schütz
allait au cœur même de la préoccupation anthropologique,
qui est un certain point de convergence et de divergence du droit et de
la morale. L'Anthropologie est pragmatique en ce sens qu'elle n'envisage
pas l'homme comme appartenant à la cité morale des esprits
(elle serait dite pratique) ni à la société civile
des sujets de droit (elle serait alors juridique) ; elle le considère
comme «citoyen du monde», c'est-à-dire comme appartenant
au domaine de l'universel concret, dans lequel le sujet de droit, déterminé
par les règles juridiques et soumis à elles, est en même
temps une personne humaine qui porte, en sa liberté, la loi morale
universelle. Etre «citoyen du monde», c'est appartenir à
cette région aussi concrète qu'un ensemble de règles
juridiques précises, aussi universelles que la loi morale. Dire
qu'une Anthropologie est pragmatique et dire qu'elle envisage l'homme
comme citoyen du monde revient donc à dire la même chose.
Dans ces conditions, il appartiendra à l'Anthropologie de montrer
comment un rapport juridique qui est de l'ordre de la possession, c'est-à-dire
un jus rerum, peut préserver le noyau moral de la personne prise
comme sujet de liberté. Le préserver non sans le compromettre
en même temps.
Tel est le paradoxe du rapport de l'homme à la femme décrit
par l'Anthropologie : dans l'état de nature, la femme n'est que
le Haustier; déjà la polygamie barbare instaure un jeu dans
lequel, si les femmes sont chosifiées, les possibilités
de conflit entre elles, les rivalités et les coquetteries font
de leur possesseur l'objet de leurs luttes ; et à l'arbitraire
du maître, les ruses du harem ont tôt fait de substituer l'arbitraire
soumission du souverain à l'épisodique maîtresse.
La structure monogamique de la société civilisée
n'affranchit pas la femme de son caractère de chose possédée
; à ce point même que l'infidélité de la femme,
en détruisant ce rapport, permet à l'homme d'anéantir
l'objet même du rapport devenu vide : c'est à dire de tuer
la femme. Mais la jalousie comme rapport violent, comme chosification
de la femme jusqu'à la destruction incluse est une reconnaissance
de la valeur de la femme ; ce serait au contraire l'absence de jalousie
qui réduirait la femme à n'être qu'une marchandise
interchangeable. Le droit à être jaloux — jusqu'à
l'assassinat — est une reconnaissance de la liberté morale
de la femme. Or la première revendication de cette liberté
est d'échapper à la jalousie, et de prouver qu'on est plus
qu'une chose en suscitant une jalousie qui restera impuissance devant
l'exercice irrépressible de cette liberté ; alors s'instaure
dans le droit monogamique, la galanterie, point d'équilibre entre
le jus rerum qui fait de la femme la chose de son mari, et de la loi morale
qui reconnaît en toute personne un sujet de liberté. Point
d'équilibre ne veut dire d'ailleurs ni point d'arrivée ni
partage équitable ; car la galanterie n'est qu'un enchevêtrement
de prétentions : prétention de l'homme à réduire
dans le mariage qu'il espère la liberté de femme ; prétention
de la femme à exercer, en dépit du mariage, sa souveraineté
sur l'homme. Ainsi se trame tout un réseau où ni le droit
ni la morale ne sont jamais donnés à l'état pur ;
mais où leur entrecroisement offre à l'action humaine son
espace de jeu, sa latitude concrète. Ce n'est pas le niveau de
la liberté fondatrice ; ce n'est pas le niveau de la règle
de droit. C'est l'apparition d'une certaine liberté pragmatique,
où il est question de prétentions et de ruses, d'intentions
louches et de dissimulations, d'efforts inavoués vers l'emprise,
de compromis entre des patiences.
C'est à tout cela sans doute que Kant faisait allusion, lorsque
dans la Préface de Anthropologie, il lui donnait comme objet de
déterminer ce que l'homme fait, — ou peut et doit faire de
lui même en tant que «freihandelndes Wesen» : commerce
de la liberté avec elle-même, se limitant dans le mouvement
par lequel elle s'affirme ; manipulation où les compromissions
de l'échange ne s'épuisent jamais dans la limpidité
d'une reconnaissance pure et simple. Traitant de l'homme comme «freihandelndes
Wesen», l'Anthropologie dégage toute une zone de «libre-échange»
où l'homme fait circuler ses libertés comme de la main à
la main, se liant ainsi aux autres par un sourd et ininterrompu commerce,
qui lui ménage une résidence sur toute la surface de la
terre. Citoyen du monde.
3/ La correspondance avec Hufeland et la troisième partie du Conflit
des Facultés. A l'époque où Kant rédige l'Anthropologie,
sa correspondance le montre moins préoccupé, à vrai
dire, des problèmes de la philosophie critique, dont il sent à
cause de l'âge les fils lui échapper déjà,
que d'une certaine interrogation dans laquelle la vieillesse s'étonne
d'elle-même et se questionne : cette vieillesse qui n'est plus capable
de ressaisir les ténuités transcendantales, mais qui semble
rester maîtresse d'elle-même dans la prévention soigneuse
de toute maladie, que signifie-t-elle? Est-elle vie prolongée ou
vie achevée? Cet âge de la raison en indique-t-il la maîtrise
sur le temps précaire de la vie? Cet écoulement du temps
qui approche de nous, sans nous, l'échéance de la vie, peut-il
être contourné ou dominé par une synthèse active
de la raison qui fait du flux irrépressible le règne calme
de la sagesse? — Pour la troisième fois le problème
de la passivité et du temps apparaît en surplomb de cette
période où s'élabore définitivement l'Anthropologie.
Ce problème recoupe un texte publié par Hufeland et intitulé
«Makrobiotik oder die Kunst das menschliche leben zu verlängern»
. Texte qui s'inscrit dans tout un mouvement de la médecine allemande
dont Reil, dont Heinroth sont les témoins : vaste effort anthropologique
pour ajuster l'observation de la maladie à une métaphysique
du mal, et pour retrouver par quelle gravitation commune l'effondrement
dans le mécanisme pathologique recouvre exactement la chute de
la liberté dans le péché . L'ouvrage de Hufeland,
pour n'être pas aussi radical, est situé cependant dans le
voisinage de cette pensée. Il en est, avec une certaine retenue
comme l'envers pragmatique, puisqu'il s'agit de «traiter moralement
ce qu'il y a de physique en l'homme» et de montrer que «la
culture morale est indispensable à l'achèvement physique
de la nature humaine» . La médecine moralisante qui, dans
la dynastie de Rousseau, a dominé la fin du XVIIIe siècle,
trouve là tout à la fois un achèvement et un retournement
de sens. Dans cette nouvelle physiologie éthique, le lien de la
santé à la vertu ne passe plus comme chez Tissot par l'immédiateté
naturelle, mais par l'universelle maîtrise de la raison. La santé
est l'envers visible d'une existence où la totalité organique
est dominée, sans opposition ni résidu, par une forme de
rationalité, qui au-delà de tout partage est à la
fois éthique et organique ; elle est l'espace de jeu de la liberté,
— espace où elle peut jouer, mais espace qu'elle constitue
précisément par son jeu. Et si dans le «pathos»
de la maladie, il y a quelque chose qui l'apparente aux passions, ce n'est
plus par trop d'éloignement du monde calme de la nature, mais par
une détente de l'arc spirituel de la liberté : le déterminisme,
— liberté desserrée — , n'est ni tout à
fait cause, ni simplement effet de la maladie : il est le processus même
de la maladie se faisant, c'est-à-dire de la rationalité
organique se défaisant, et renonçant dans la faute à
sa liberté. C'est donc dans un bon usage de la liberté que
s'enracine la possibilité «das menschliche leben zu verlängern»
en préservant la mécanique du corps de la chute coupable
dans le mécanisme.
Cette nouvelle inspiration médicale se reconnaît —
avant de devenir bientôt philosophie de la nature — une parenté
avec le kantisme. Hufeland l'accepte sans restriction, lorsque dans sa
lettre du 12 décembre 1796, il annonce à Kant l'envoi de
sa Makrobiotik, envoi doublement justifié puisque Kant démontre
par son existence même que l'on peut conserver sa verdeur dans la
vieillesse au milieu des travaux spirituels les plus astreignants, et
puisque son œuvre autorise une connaissance de l'homme qui est, au
fond, la véritable anthropologie .
Au moment où il reçoit la lettre et l'ouvrage de Hufeland
— avec un retard assez considérable, au milieu de mars 1797
seulement — , Kant est précisément intéressé
par ce même problème : il s'engage à lire avec soin
le texte de Hufeland, avec lenteur aussi pour se faire des conceptions
de l'auteur une idée claire qui lui permettra de les utiliser dans
son Anthropologie . Environ trois semaines après, nouvelle lettre
à son correspondant ; il lui dit son tout récent projet
(«Hier ist der Gedanke in den Kopf gekommen») d'écrire
une Diététique «au sujet du pouvoir exercé
par l'esprit sur ses impressions corporelles pathologiques». Il
compte l'adresser à Hufeland bien qu'il ne s'agisse point d'un
ouvrage médical, mais plutôt d'une réflexion sur son
expérience personnelle. Cette Diététique sera, par
Kant, utilisé deux fois : expédiée à Hufeland
— qui reçoit l'autorisation de l'imprimer dans sa Revue ou
de la publier à part avec introduction et remarques , elle figurera
aussi comme troisième partie du Conflit des Facultés —
constituant ainsi un ensemble systématique où seront étudiés
les rapports de la Faculté de Philosophie avec les trois autres.
Ainsi la contribution personnelle d'un philosophe à la tentative
médicale de constituer une Diététique, se trouve
en même temps, et sans modification, signifier un débat et
un partage entre la science médicale et la réflexion philosophique
pour la définition d'un art quotidien de la santé.
A vrai dire, ce qui domine le texte n'est pas de l'ordre du débat.
Alors que le «conflit» entre les Facultés de philosophie
et de théologie n'exigeait pour être résolu ni plus
ni moins qu'un «Friedensabschluß», le rapport entre
la philosophie et la médecine est, d'entrée de jeu, pacifique.
Ordonnance médicale et précepte philosophique s'emboîtent
spontanément dans la logique de leur nature : en un sens, une philosophie
morale et pratique est une «Universal medizin», dans la mesure
où, sans servir à tout ni pour tout, elle ne doit manquer
dans aucune prescription. C'est qu'elle est, en effet, par rapport à
la médecine l'universel négatif (elle écarte la maladie)
— étant par là rapport à la diététique
l'universel positif (elle définit les lois de conservation dans
le jeu de la santé). La philosophie est l'élément
d'universalité par rapport auquel se situe toujours la particularité
de l'ordre médical. Elle en forme l'imprescriptible horizon, enveloppant
en leur totalité, les rapports de la santé et de la maladie.
Sans doute, cette préséance est-elle masquée par
l'ordre immédiat des vœux humains ; quand on souhaite vivre
longtemps, et en bonne santé, seul le premier de ces vœux
est inconditionné, et le malade qui invoque la délivrance
de la mort, souhaite toujours un répit quand vient le suprême
moment ; mais ce qui est inconditionné sur le registre des vœux
est second dans l'ordre de la vie ; il n'y a point de mort naturelle qui
se produise en état de santé ; on a beau ne pas sentir la
maladie : elle est là. La maladie est l'indispensable «noyau
de la mort» . L'art de prolonger l'existence n'est donc pas victoire
sur l'absolu de la mort dans la maîtrise exhaustive de la vie ;
c'est, à l'intérieur même de la vie, l'art mesuré
et relatif, d'aménager les rapports de la maladie et de la santé.
Art dont le sens n'est peut-être pas exprimé au plus juste
par l'idée d'une «maîtrise de l'esprit sur les impressions
pathologiques» : car les impressions étant ce qu'elles sont,
seules peuvent être modifiées l'intensité et la durée
de l'attention qu'on leur porte ; l'hypochondrie est délire non
pas en ce sens que le «Krankheitsstoff» lui fait défaut,
mais que l'imagination projette sur lui et sa réalité simple,
le jeu de ses fantasmes. Quant aux malades elles-mêmes, elles ne
sont accessibles à cette maîtrise de l'esprit que si elles
ont la forme du spasme : et par là il faut entendre comme pour
toute la médecine du XVIIIe siècle non pas exactement la
contraction involontaire de la musculature d'un organe creux, mais d'une
façon plus générale toute inhibition et accélération
(celle-ci n'étant que l'effet paradoxal de cellelà) des
mouvements naturels et réguliers de l'organisme. Sur ces mouvements,
ou plutôt sur leurs altérations l'esprit a pouvoir de rééquilibration:
maître de sa pensée, il est maître de ce mouvement
vital qui en est la version organique et l'indispensable correspondant.
Si l'esprit était immobile, la vie entrerait en sommeil, c'est-à-dire
dans la mort (seul le rêve empêche de périr quand on
dort) ; et si le mouvement de la vie risque de se déséquilibrer
et de se bloquer dans le spasme, l'esprit doit pouvoir lui restituer une
juste mobilité.
Entre le texte remis à Hufeland et l'Anthropologie, la communication
est immédiate : ils sont de même niveau. Mis à part
des deux derniers paragraphes de Von der Macht , tous les autres s'entrecroisent
avec les thèmes traités dans Anthropologie : hypochondrie,
rêve, problèmes de l'alimentation et de la digestion, réflexions
sur le temps opportun de la pensée. Tout un long passage sur le
sommeil a même été supprimé du manuscrit de
l'Anthropologie parce qu'il faisait double emploi avec le Conflit des
Facultés. Rédigés en même temps les deux textes
appartiennent à la même veine de pensée.
Sans doute la recherche faite pour Hufeland a-t-elle aidé Kant
à résoudre une des difficultés qui n'avait cessé
de peser sur l'Anthropologie : comment articuler une analyse de ce qu'est
l'homo natura sur une définition de l'homme comme sujet de liberté.
Dans les Collegentwürfe des années 1770-1780, le problème
n'est pensé que dans la forme de la séparation : «1/
Kenntniss des Menschen als Naturdinges ; 2/ als sittlichen Wesen»,
ou de la circularité «Weltkentniss ist 1/ Naturkenntniss
; 2/ Menschenkenntniss ; aber der Mensch hat auch eine Natur» .
Dans les fragments ultérieurs, on voit la solution s'esquisser
dans le sens d'une «utilisation» (Gebrauch), mais dont le
contenu et la possibilité demeurent vide encore : «Die Menschenkenntniss
hat die Idee zum grunde daß wir die Natur zu unseren Absichten am
besten brauchen können» . Mais il faut attendre le Conflit
des Facultés, et la rédaction de 1797 pour que se précise
le sens de ce Gebrauch. On voit alors comment les mouvements du corps,
pour conditionnants qu'ils soient (de la vie et de la mort, de la veille
et du sommeil, de la pensée et de la non pensée) peuvent
être maîtrisés par les mouvements de l'esprit et leur
libre exercice. La théorie du «spasme» a montré
comment les synthèses spontanées et passives du corps peuvent
être reprises et rectifiés dans celles, volontaires, de l'esprit.
Celles-ci, cependant, ne viendront jamais jusqu'au bout d'elles-mêmes,
au profit de s'enlever dans une souveraineté qui dominerait la
mort. Et la vieillesse en porte le signe, qui est ensablement nécessaire
de cette maîtrise dans la spontanéité des synthèses
passives. L'âge n'est pas maladie mais ce en quoi une maladie n'est
plus maîtrisable. Et le temps, à nouveau domine.
*
Il faut s'arrêter quelques instants. Et feindre, par souci de méthode,
de situer l'Anthropologie sans référence à la Critique,
comme elle-même nous y invite, puisqu'à nul moment le texte
de 1798 ne la suppose explicitement. Serait-il pris dans le seul système
d'actualité de la période postcritique, et chargé
des seuls souvenirs de l'époque précritique? Un certain
nombre de thèmes, en tous cas, sont déjà en place.
1— La pensée anthropologique ne proposera pas de clore la
définition, en termes naturalistes d'un Wesen humain : «Wir
untersuchen hier den Menschen nicht nach dem was er naturlicher Weise
ist», disaient déjà les Collegentwürfe de 1770-80
. Mais l'Anthropologie de 1798 transforme cette décision en constante
méthode, en volonté résolue de suivre un chemin dont
il est prévu que jamais il ne trouvera son aboutissement dans une
vérité de nature. Il est du sens initial de l'Anthropologie
d'être Erforschung : exploration d'un ensemble jamais offert en
totalité, jamais en repos en soi-même parce que pris dans
un mouvement où nature et liberté sont intriqués
dans le Gebrauch, dont notre mot d'usage couvre quelques uns des sens.
2 — Etudier donc, non la mémoire, mais la manière
de s'en servir . Décrire non pas ce que l'homme est, mais ce qu'il
peut faire de lui-même. Ce thème a sans doute été,
dès l'origine, le noyau même de la réflexion anthropologique,
et l'indice de sa singularité : «wir untersuchen hier den
Menschen… um zu wissen was er aus sich machen und wie man ihn brauchen
kann». Tel était le programme défini par les Collegent-würfe
. En 1798, il apparaît doublement modifié. L'Anthropologie
ne cherchera plus à savoir «comment on peut utiliser l'homme»,
mais «ce qu'on peut en attendre» . D'autre part, elle déterminera
ce que l'homme «peut et doit» (kann und soll) faire de lui-même.
C'est-à-dire que l'usage est arraché au niveau de l'actualité
technique et placé dans un double système : d'obligation
affirmée à l'égard de soi, de distance respectée
à l'égard des autres. Il est placé dans le texte
d'une liberté qu'on postule à la fois singulière
et universelle.
3 — Par là, se trouve défini le caractère «pragmatique»
de l'Anthropologie : «Pragmatisch», disaient les Collegentwürfe,
«ist die Erkenntniss von der sich ein allgemeiner Gebrauch in der
Gesellschaft machen lässt» . Le pragmatique alors n'était
que l'utile passé à l'universel. Dans le texte de 1798,
il est devenu un certain mode de liaison entre le Können et le Sollen.
Rapport que la Raison pratique assurait a priori dans l'Impératif,
et que la réflexion anthropologique garantit dans le mouvement
concret de l'exercice quotidien : dans le Spielen. Cette notion de Spielen
est singulièrement importante : l'homme est le jeu de la nature
; mais ce jeu, il le joue, et il en joue luimême ; et s'il lui arrive
d'être joué, comme dans les illusions des sens, c'est qu'il
a joué lui-même à être victime de ce jeu ; alors
qu'il lui appartient d'être maître du jeu, de le reprendre
à son compte dans l'artifice d'une intention. Le jeu devient alors
un «künstlicher Spiel» et l'apparence dont il joue reçoit
sa justification morale . L'Anthropologie se déploie donc selon
cette dimension de l'exercice humain qui va de l'ambiguïté
du Spiel (jeu=jouet) à l'indécision du Kunst (art= artifice).
4 — Livre de l'exercice quotidien. Non de la théorie et de
l'École. Dans un texte des années 80- 90, l'opposition est
clairement formulée : «Alle Menschen bekommen eine zweifache
Bildung : 1/ durch die Schule; 2/ durch die Welt» . Sans se réduire,
cette opposition s'organise, formant dans ces leçons d'Anthropologie,
qui sont, après tout, enseignement d'école, une tension
fondamentale : les progrès de la culture, en quoi se résume
l'histoire du monde, constituent une école qui conduit d'ellemême
à la connaissance et à la pratique du monde . Le monde étant
sa propre école, la réflexion anthropologique aura pour
sens de placer l'homme dans cet élément formateur. Elle
sera donc indissociablement : analyse de la manière dont l'homme
acquiert le monde (son usage, non sa connaissance), c'est à dire
comment il peut s'installer en lui, et entrer dans le jeu : Mitspielen;
et synthèses des prescriptions et règles que le monde impose
à l'homme, par lesquelles il le forme et le met en état
de dominer le jeu : das Spiel verstehen . L'Anthropologie ne sera donc
pas histoire de la culture ni analyse successive de ses formes; mais pratique
à la fois immédiate et impérative d'une culture toute
donnée. Elle apprend à l'homme à reconnaître
dans sa propre culture l'école du monde. N'a-t-elle pas, dans cette
mesure comme une parenté avec le Wilhelm Meister, puisqu'elle découvre,
elle aussi, que le Monde est École. Mais ce que le texte de Goethe,
et tous les Bildungsromane disent le long d'une histoire, elle le répète
inlassablement dans la forme présente, impérieuse, toujours
recommencée de l'usage quotidien. Le temps y règne, mais
dans la synthèse du présent.
Voilà donc quelques jalons, au niveau même de l'Anthropologie,
et qui suggèrent la ligne de pente qui lui est propre. Au départ,
comme en témoignent les Collegentwürfen, elle se déployait
dans le partage accepté de la nature et de l'homme, de la liberté
et de l'utilisation, de l'École et du monde. Son équilibre
est maintenant trouvé dans leur unité admise, sans que celle-ci
revienne jamais en question, du moins au niveau anthropologique. Elle
explore une région où liberté et utilisation sont
déjà nouées dans la réciprocité de
l'usage, où le pouvoir et le devoir s'appartiennent dans l'unité
d'un jeu qui les mesure l'un à l'autre, où le monde devient
école dans les prescriptions d'une culture. Nous touchons à
l'essentiel : l'homme, dans l'Anthropologie n'est ni homo natura, ni sujet
pur de liberté; il est pris dans les synthèses déjà
opérées de sa liaison avec le monde.
Mais le texte de 1798 pouvait-il dire cela qui n'était pas dit
dans les Collegentwürfe, si le discours de l'Anthropologie était
resté étranger au labeur et à la parole de la Critique?
*
Quelque chose de la connaissance du monde est donc enveloppé dans
cette connaissance de l'homme qui est l'Anthropologie. «Weltkentniss
ist Menschenkentniss» affirmait un fragment de la période
70-80 . Et la préface du texte de 1798 s'assignait comme objet
l'homme en résidence dans le monde, le Weltbürger . Or l'Anthropologie,
au moins jusqu'en ses dernières pages ne semble guère prendre
comme thème privilégié de son examen l'homme habitant
le monde, l'homme établissant, à travers le cosmos, les
droits, les devoirs, les réciprocités, les limites et les
échanges de la citoyenneté. Et cette lacune est beaucoup
plus sensible encore dans le texte édité que dans les fragments
de Nachlaß. La plupart des analyses, et à peu près
toutes celles de la première partie, se développent, non
dans la dimension cosmopolitique de la Welt, mais dans celle, intérieure,
du Gemüt. En cela, d'ailleurs, l'Anthropologie demeure dans la perspective
même où Kant s'était placé pour faire apparaître,
selon une organisation encyclopédique, le lien des trois Critiques
: «Die Vermögen des Gemüts lassen sich nämlich insgesamt
auf folgenden drei zurückführen : Erkenntnissvermögen,
Gefühl der Lust und Unlust, Begehrungs-vermögen» . S'il
est vrai que le Gemüt dont il est question dans l'Anthropologie est
bien l'élément premier de son exploration, on est fondé
à poser un certain nombre de questions :
1/ Comment une étude de Gemüt permet-elle connaissance de
l'homme comme citoyen du monde.
2/ S'il est vrai que l'Anthropologie analyse, de son côté,
le Gemüt, dont les facultés fondamentales et irréductibles
commandent l'organisation des trois Critiques, quel est donc le rapport
de la connaissance anthropologique à la réflexion critique?
3/ En quoi l'investigation du Gemüt et de ses facultés se
distingue-t-elle d'une psychologie, soit rationnelle, soit empirique?
A cette dernière question, les textes de l'Anthropologie et de
la Critique de la Raison Pure semblent répondre .
On sait la distinction établie par l'Architectonique entre Psychologie
rationnelle, et Psychologie empirique. La première appartient à
la philosophie pure, donc à la métaphysique, et elle s'oppose
alors à la physique rationnelle comme l'objet du sens interne,
à l'objet des sens externes. Quant à la psychologie empirique,
une longue tradition lui a fait sa place dans la métaphysique;
bien plus, les échecs récents de la métaphysique
ont pu faire croire que la solution de ses insolubles problèmes
se cachait dans des phénomènes psychologiques qui relèvent
d'une étude empirique de l'âme; et ainsi la psychologie a
confisqué une métaphysique découragée où
elle avait déjà pris une place indûe. Une connaissance
empirique ne peut, en aucun cas, donner les principes ou éclairer
les fondements d'une connaissance issue de la raison pure et par conséquent
entièrement a priori. La psychologie empirique devra donc être
détachée de la métaphysique, à laquelle elle
est étrangère. Et si un pareil déplacement ne peut
pas être fait dans l'immédiat, c'est qu'il faut préparer
à la psychologie son séjour dans une science empirique de
l'homme, qui fera équilibre à la science empirique de la
nature, dans une Anthropologie. Tout semble clair en cette organisation
abstraite.
Et pourtant, l'Anthropologie, telle que nous pouvons la lire, ne fait
place à aucune psychologie, quelle qu'elle soit. Elle se donne
même explicitement comme refus de la psychologie, dans une exploration
du Gemüt, qui ne prétend pas être connaissance de la
Seele. En quoi consiste la différence?
a) D'un point de vue formel, la psychologie postule une équivalence
du sens interne et de l'aperception, méconnaissant ainsi leur différence
fondamentale, puisque l'aperception est une des formes de la conscience
pure, — donc sans contenu, et définie seulement par le Je
pense, tandis que le sens interne désigne un mode de la connaissance
empirique, qui nous fait apparaître à nous-mêmes dans
un ensemble de phénomènes liés sous la condition
subjective du temps .
b) Du point de vue de contenu, la psychologie ne peut manquer de se laisser
prendre dans l'interrogation sur le changement et l'identité :
l'âme reste-t-elle la même dans l'incessante modification
du temps? La condition de l'expérience qu'elle fait d'elle-même,
et le déroulement nécessairement temporel des phénomènes
doivent-ils être considérés comme affectant l'âme
ellemême ? En d'autres termes, toute la réalité de
l'âme s'épuise-t-elle dans la dispersion phénoménale,
ou se retire-t-elle au contraire dans la solidité non-empirique
de la substance? Autant de questions qui manifestent, sous des éclairages
divers, la confusion entre l'âme, notion métaphysique d'une
substance simple et immatérielle, le Je pense, qui est forme pure,
et l'ensemble des phénomènes qui apparaissent au sens interne.
Ces textes de l'Anthropologie se situent dans l'obédience directe
de la Dialectique transcendantale. Ce qu'ils dénoncent, c'est précisément
«l'inévitable illusion» dont rendaient compte les paralogismes
: nous nous servons de la représentation simple du moi, qui est
vide de tout contenu, pour définir cet objet particulier qu'est
l'âme . Cependant, il faut remarquer que les paralogismes ne concernent
que la psychologie rationnelle, non l'empirique, et qu'ils laissent ouverte
la possibilité d'une «sorte de physiologie du sens intime»
dont les contenus dépendent des conditions de toute expérience
possible . D'autre part, la psychologie rationnelle peut et doit subsister
comme discipline, permettant d'échapper au matérialisme
comme au spiritualisme, et nous faisant signe de nous détourner
de cette spéculation «zum fruchtbaren praktischen Gebrauch»
. Par conséquent, et bien qu'elle ait l'air de viser toute forme
de psychologie possible, Anthropologie ne met à l'écart
que ce qui était déjà dénoncé dans
la Critique de la Raison pure. Sans le dire, c'est à l'égard
de la psychologie rationnelle qu'elle prend distance.
Quant aux deux possibilités laissées ouvertes, — une
psychologie empirique et une discipline tournée vers l'usage pratique
—, quels rapports ont-elles avec l'Anthropologie? Ces deux virtualités
sont-elles maintenues comme telles par l'Anthropologie, dans un voisinage
vide, encore à combler, ou bien reprises par elle dans son mouvement
propre, — ou encore rejetées à leur tour et rendues
impossibles par l'achèvement? même du programme anthropologique?
Deux choses au moins sont certaines : rien d'abord, dans le texte de l'Anthropologie
ne laisse supposer qu'une psychologie empirique ou qu'une psychologie
rationnelle comme «discipline» puissent être trouvées
ailleurs, sur les extérieurs ou dans le voisinage de l'Anthropologie
elle-même : aucune indication d'une proche extériorité.
Mais inversement aucun élément, aucune section, aucun chapitre
de l'Anthropologie ne se donne comme discipline prévue par la Dialectique,
ou comme cette psychologie empirique aperçue des sommets de la
Méthodologie. Faut-il conclure que l'Anthropologie, par un glissement
de perspectives, est devenue, elle-même, à la fois cette
discipline transcendantale et cette connaissance empirique? Ou qu'au contraire
elle les a rendues impraticables en les désamorçant pour
toujours?
C'est le Gemüt lui-même qu'il faut maintenant interroger. Est-il,
ou n'est-il pas, de l'ordre de la
Psychologie? Il n'est pas Seele. Mais d'un autre côté, il
est et il n'est pas Geist. Pour être discrète, la présence
du Geist dans l'Anthropologie n'en est pas moins décisive. Sa définition
à vrai dire est brève, et ne semble pas promettre beaucoup
«Geist ist das belebende Prinzip im Menschen» . Phrase banale,
et que maintient dans sa trivialité cet exemple du langage quotidien
: «Eine Rede, eine Schrift, eine Dame der Gesellschaft ist schön;
aber ohne Geist» . Pour se voir attribuer du Geist, une personne
doit éveiller l'intérêt, et ceci, «durch Ideen»
. Un peu plus loin, Kant reprend toutes ces indications, et les noue en
une seule et énigmatique définition : «Man nennt das
durch Ideen belebende Prinzip des Gemüts Geist» .
Arrêtons-nous aux mots. Nous avons affaire à un Prinzip.
Non pas à un Vermögen comme la mémoire, l'attention,
ou la connaissance en général. Non pas davantage à
l'une de ces forces (Kräfte) dont parle l'Introduction à la
Critique du Jugement . Non pas enfin à la représentation
simple comme le «Je pur» de la première Critique. Principe,
donc : mais est-il déterminant, ou régulateur? Ni l'un ni
l'autre, s'il faut prendre au sérieux cette «vivification»
qui lui est prêtée.
Y aurait-il donc, dans le Gemüt, — dans son cours tel qu'il
est donné à l'expérience, ou dans sa totalité
virtuelle — quelque chose qui l'apparente à la vie et qui
tient à la présence du Geist? Et voilà qui ouvre
une nouvelle dimension : le Gemüt n'est pas seulement organisé
et armé des pouvoirs et facultés qui se partagent son domaine;
la grande structure tripartite dont l'Introduction à la Critique
du Jugement semblait donner la définitive formulation, n'épuisait
pas ce qui, du Gemüt, peut apparaître dans l'expérience.
Comme tout être vivant, sa durée ne s'éparpille pas
dans une dispersion indifférente; il a un cours orienté;
quelque chose en lui le projette, sans l'y enfermer, dans une totalité
virtuelle.
A vrai dire, rien ne nous est clairement indiqué de ce qu'est ce
principe lui-même. Mais ce que nous pouvons saisir, c'est ce par
quoi se fait la «vivification», le mouvement par lequel le
Geist donne à l'esprit la figure de la vie. «Durch Ideen»,
dit le texte. Qu'est-ce que cela veut dire? En quoi «un concept
nécessaire de la raison, auquel n'est donné dans la sensibilité
aucun objet qui lui corresponde» peut-il donner vie à l'esprit?
Un contre-sens est ici à éviter. On pourrait croire que
le Gemüt, dans cette dispersion temporelle qui est originaire en
lui, chemine vers une totalisation qui s'effectuerait dans et par le Geist.
Le Gemüt devrait la vie à cette lointaine, à cette
inaccessible, mais efficace présence. Mais s'il en était
ainsi, le Geist serait défini d'entrée de jeu comme un principe
«régulateur», et non pas comme un principe vivifiant.
D'autre part, toute la courbe de l'Anthropologie ne s'orienterait pas
vers le thème de l'homme habitant le monde et résidant,
avec ses devoirs et ses droits, dans cette cité cosmopolitique;
mais vers le thème d'un Geist qui recouvrirait peu à peu
l'homme, et le monde avec lui, d'une impérieuse souveraineté
spirituelle. On ne peut donc pas dire que c'est l'idée d'un Geist
qui assure la régulation de la diversité empirique du Gemüt,
et promet, sans répit, à sa durée, un impossible
achèvement. Le «durch Ideen» qui nous occupe a donc
un autre sens. L'important paragraphe de la Critique intitulé :
«Du but final de la dialectique naturelle de la raison humaine»
permet d'apercevoir le rôle organisateur des idées dans la
vie concrète de l'esprit. C'est qu'en effet, libérée
de son usage transcendantal et des illusions qu'il ne peut manquer de
faire naître, l'idée a son sens dans la plénitude
de l'expérience : elle anticipe en un schème qui n'est pas
constituant, mais qui ouvre sur la possibilité des objets ; elle
ne dévoile pas en un mouvement «ostensif» la nature
des choses, mais elle indique à l'avance comment rechercher cette
nature ; en indiquant enfin que l'accès au bout de l'univers est
audelà de l'horizon de la connaissance, elle engage la raison empirique
dans le sérieux d'un labeur infini . En d'autres termes, l'idée,
pourvu qu'elle reçoive de l'expérience même son domaine
d'application, fait entrer l'esprit dans la mobilité de l'infini,
lui donnant sans cesse «du mouvement pour aller plus loin»
sans pour autant le perdre dans l'insurmontable de la dispersion. Ainsi
la raison empirique ne s'assoupit jamais sur le donné; et l'idée,
en la liant à l'infini qu'elle lui refuse, la fait vivre dans l'élément
du possible. Telle est donc la fonction du Geist : non pas organiser le
Gemüt de manière à en faire un être vivant, ou
l'analogon de la vie organique, ou encore la vie de l'Absolu lui-même;
mais le vivifier, faire naître dans la passivité du Gemüt,
qui est celle de la détermination empirique, le mouvement fourmillant
des idées, — ces structures multiples d'une totalité
en devenir, qui se font et se défont comme autant de vies partielles
qui vivent et meurent dans l'esprit. Ainsi le Gemüt n'est pas simplement
«ce qu'il est», mais «ce qu'il fait de lui-même».
Et n'est-ce pas là précisément le champ que l'Anthropologie
définit à son investigation? A quoi il suffit d'ajouter
que ce que le Gemüt doit faire de lui-même, c'est «le
plus grand usage empirique possible de la raison» , — usage
qui ne sera le plus grand possible que «durch Ideen». Le mouvement
qui, dans la Critique, fait naître le mirage transcendantal, est
celui qui dans l'Anthropologie fait se poursuivre la vie empirique et
concrète du Gemüt.
De là, un certain nombre de conséquences.
a/ Il n'y a d'Anthropologie possible que dans la mesure où le Gemüt
n'est pas fixé à la passivité de ses déterminations
phénoménales, mais où il est animé par le
labeur des idées au niveau du champ de l'expérience. Le
Geist sera donc le principe, dans le Gemüt, d'une dialectique dé-dialectisée,
non transcendantale, vouée au domaine de l'expérience et
formant corps avec le jeu lui-même des phénomènes.
C'est le Geist qui ouvre au Gemüt la liberté du possible,
l'arrache à ses déterminations, et lui donne un avenir qu'il
ne doit qu'à lui-même.
b/ On comprend que l'Anthropologie au fond ait rendu impossible une psychologie
empirique, et une connaissance de l'esprit tout entière développé
au niveau de la nature. Elle ne pourrait jamais rejoindre qu'un esprit
ensommeillé, inerte, mort, sans son «belebendes Prinzip».
Ce serait une «physiologie», moins la vie. Témoin la
Préface du texte de 1798: la possibilité d'une Anthropologie
non pragmatique est reconnue en théorie, et dans une systématique
générale de la connaissance de l'homme. Mais indiquée
à titre de symétrie dans les structures, elle est récusée
comme contenu de connaissance : l'étude de la mémoire comme
simple fait naturel est non seulement inutile, mais impossible : «tout
raisonnement théorique à ce sujet est donc vain» .
La présence du Geist, et avec lui, cette dimension de la liberté
et de la totalité qui transcende le Gemüt, font qu'il n'y
a d'Anthropologie véritable que pragmatique, — chaque fait
y étant pris dans le système ouvert du Können et du
Sollen. Et Kant n'en a point écrit d'autre.
c/ Dans ces conditions, le Geist n'a-t-il pas affaire avec cette énigmatique
«nature de notre raison», et dont il est question dans la
Dialectique et dans la Méthodologie de la Raison pure? Notion inquiétante
qui semble brusquement renvoyer la Critique, parvenue à son sommet,
vers une région empirique, vers un domaine des faits où
l'homme serait voué à une très originaire passivité.
Congé serait donné tout d'un coup au transcendantal, et
les conditions de l'expérience se rapporteraient finalement à
l'inertie première d'une nature. Mais cette «nature de la
raison» joue-t-elle ici le même rôle que la nature de
l'entendement humain chez Hume : explication première et réduction
finale? Relevons seulement pour l'instant une analogie de structure entre
cette «nature» qui pousse la raison à quitter «un
usage empirique pour un usage pur» , sans pour autant contenir en
elle-même (n'estelle pas pure et simple nature?) «d'illusions
et de prestiges originaires» , et la vie concrète de l'esprit
telle qu'elle est décrite dans l'Anthropologie : elle aussi est
animée d'un mouvement spontané qui l'expose sans cesse au
danger d'être jouée dans son propre jeu, mais qui se déploie
toujours dans une initiale innocence. L'une et l'autre sont toujours prêtres
à se perdre, à s'échapper à elles-mêmes,
mais en demeurant, dans leur mouvement propre, «le tribunal suprême
de tous les droits et de toutes les prétentions» .
d/ Si cette analogie est fondée, on peut se demander si le Geist,
qui se dessine aux confins de la réflexion anthropologique, n'est
pas un élément secrètement indispensable à
la structure de la pensée kantienne : quelque chose qui serait
le noyau de la raison pure, l'indéracinable origine de ses illusions
transcendantales, le juge infaillible de son retour à sa patrie
légitime, le le principe de son mouvement dans le champ de l'empirique
où surgissent inlassablement les visages de la vérité.
Le Geist ce serait ce fait originaire qui, dans sa version transcendantale,
implique que l'infini n'est jamais là, mais toujours dans un essentiel
retrait — et, dans sa version empirique, que l'infini anime pourtant
le mouvement vers la vérité et l'inépuisable succession
de ses formes. Le Geist est à la racine de la possibilité
du savoir. Et, par là-même, indissociablement présent
et absent des figures de la connaissance : il est ce retrait, cette invisible
et «visible réserve» dans l'inaccessible distance de
laquelle le connaître prend place et positivité. Son être
est de n'être pas là, dessinant, en ceci même, le lieu
de la vérité.
Fait originaire qui surplombe dans sa structure unique et souveraine,
la nécessité de la Critique, et la possibilité de
l'Anthropologie.
*
Quels rapports autorise entre ces deux formes de réflexion cet
élément radical qui semble leur être commun?
A vrai dire la différence de niveau entre Critique et Anthropologie
est telle qu'elle décourage, au début, l'entreprise d'établir
de l'une à l'autre une comparaison structurale. Recueil d'observations
empiriques, l'Anthropologie n'a pas de «contact» avec une
réflexion sur les conditions de l'expérience. Et pourtant
cette essentielle différence n'est pas de l'ordre du non-rapport.
Une certaine analogie croisée laisse entrevoir dans l'Anthropologie
comme le négatif de la Critique.
a) Les rapports de la synthèse et du donné sont présentés
dans l'Anthropologie selon l'image inversée de ce qu'ils sont dans
la Critique.
La subjectivité, par exemple. Sur ce point, l'analyse anthropologique
a longtemps hésité. Les textes de la période 70-80
lient l'expression du Je à la possibilité d'être objet
pour soi-même . Mais il n'est pas clairement décidé
si le Je lui-même est à la racine de cette possibilité,
ou dans l'objectivation qu'elle permet. La Critique, elle, prendra la
décision : le Je ne peut jamais être objet, mais seulement
forme de la synthèse. Or dans le texte de 1798, le Je n'est pas
considéré dans sa fonction synthétique fondamentale,
sans pour autant retrouver un simple statut d'objet. Il apparaît
et se fixe brusquement dans une figure qui demeurera dès lors immuable
dans le champ de l'expérience. Cette incidence du Je parlé
marque le passage du sentiment à la pensée, — du Fühlen
au Denken, — sans être ni l'agent réel ni la semple
prise de conscience de ce passage, il est la forme empirique et manifeste,
dans laquelle l'activité synthétique du Je apparaît
comme figure déjà synthétisée, comme structure
indissociablement première et seconde : elle n'est pas donnée
entrée de jeu à l'homme, dans une sorte d'a priori d'existence;
mais quand elle apparaît, s'insérant dans la multiplicité
d'une chronique sensible, elle s'offre comme déjà là,
comme le fond irréductible d'une pensée qui ne peut opérer
que cette figure de l'expérience une fois constituée : c'est
dans ce Je que le sujet fera la reconnaissance de son passé et
la synthèse de son identité. En d'autres termes, ce qui
est a priori de la connaissance du point de vue de la Critique ne se transpose
pas immédiatement dans la réflexion anthropologique en a
priori de l'existence, mais apparaît dans l'épaisseur d'un
devenir où sa soudaine émergence prend infailliblement dans
la rétrospection le sens du déjà-là.
La structure est inverse pour la dispersion originaire du donné.
Selon la perspective anthropologique, le donné n'est en effet jamais
offert selon une multiplicité inerte indiquant d'une manière
absolue une passivité originaire, et appelant sous ses diverses
formes l'activité synthétique de la conscience. La dispersion
du donné est toujours déjà réduite dans l'Anthropologie,
secrètement dominée par toute une variété
de synthèses opérées en dehors du labeur visible
de la conscience : c'est la synthèse inconsciente des éléments
de la perception et des représentations obscures que même
la lumière de l'entendement ne parvient pas toujours à dissocier
, ce sont les schèmas d'exploration qui tracent, dans l'espace,
des sortes de synthèses insulaires ; ce sont dans la sensibilité
les réorganisations qui permettent la vicariance d'un sens à
l'autre ; ce sont enfin les renforcements et les affaiblissements dans
les effets sensibles qui anticipent, comme spontanément, sur les
synthèses volontaires de l'attention . Ainsi ce que la Critique
accueillait comme la surface infiniment mince d'un multiple qui n'a de
commun avec lui-même que d'être originairement donné,
s'éclaire, pour l'Anthropologie, selon une profondeur inattendue
: déjà groupé et organisé, ayant reçu
les figures provisoires ou solides de la synthèse. Ce qui est pour
la connaissance le pur donné, ne s'offre pas comme tel dans l'existence
concrète. Pour une Anthropologie, la passivité absolument
originaire n'est jamais là.
Ainsi le rapport du donné et de l'a priori prend dans l'Anthropologie
une structure inverse de celle qui était dégagée
dans la Critique. L'a priori, dans l'ordre de la connaissance, devient,
dans l'ordre de l'existence concrète, un originaire qui n'est pas
chronologiquement premier, mais qui dès qu'apparu dans la succession
des figures de la synthèse, se révèle comme déjà
là; en revanche ce qui est le donné pur dans l'ordre de
la connaissance, s'éclaire, dans la réflexion sur l'existence
concrète, de sourdes lumières qui lui donnent la profondeur
du déjà opéré.
b) L'Anthropologie suit le partage des «facultés» —
Vermögen —qu'admettait aussi la critique. Cependant le domaine
qu'elle privilégie n'est pas celui où facultés et
pouvoirs manifestent ce qu'ils ont de positif. Mais celui, au contraire
où se manifestent leur défaillance — ou du moins les
périls où ils risquent de se perdre. Ce qui est indiqué,
plus que leur nature ou la forme pleine de leur activité, c'est
le mouvement par lequel, s'éloignant de leur centre et de leur
justification, ils vont s'aliéner dans l'illégitime. Sans
doute la Critique, en son projet fondamental de Propédeutique,
entendait-elle dénoncer, et démonter l'usage transcendantal
de la raison mais par une référence constante au domaine
de positivité de chaque Vermögen. Dans la recherche anthropologique,
chaque faculté est suivis selon une voie qui est aussi le chemin
de toute déviation possible. La conscience de soi, par exemple,
n'y est pas définie comme forme de l'expérience et condition
d'une connaissance limitée, mais fondée; elle apparaît
plutôt comme la toujours renaissante tentation d'un égoïsme
polymorphe : la possibilité de dire «Je» fait lever,
tout autour de la conscience les prestiges d'un «Moi bien-aimé»
qui la fascine, au point que, dans un paradoxal retour, elle renoncera
au langage de cette première personne — aussi décisif
cependant qu'il ait été — pour se décliner
dans la fiction d'un Nous . L'étude de la sensibilité, si
elle reprend la grande opposition critique du Schein et de l'Erscheinung,
n'explore pas ce qu'il peut y avoir de fondé dans le phénomène,
mais ce qu'il y a de fascinant et de précaire à la fois
dans l'éclat de l'apparence, comment elle voile ce qu'elle fait
miroiter, et à quel moment, il lui arrive de transmettre ce qu'elle
dérobe . La longue analyse des déficiences et des maladies
de l'esprit fait suite à un bref paragraphe sur la raison; et il
suffit de voir quelle importance croissante ont pris dans les notes et
projets les considérations sur la pathologie mentale jusqu'au texte,
très développé, de 1798 , pour comprendre que ces
réflexions sur la négativité étaient dans
la ligne de force de la recherche anthropologique. A la Critique, représentant
l'investigation de ce qu'il y a de conditionnant dans l'activité
fondatrice, l'Anthropologie répond par l'inventaire de ce qu'il
peut y avoir de non-fondé dans le conditionné. Dans la région
anthropologique, il n'y a pas de synthèse qui ne soit menacée
: le domaine de l'expérience est comme creusé de l'intérieur
par des périls qui ne sont pas de l'ordre de dépassement
arbitraire, mais de l'effondrement sur soi.
L'expérience possible définit tout aussi bien, dans son
cercle limité, le champ de la vérité et le champ
de la perte de la vérité.
c) Un détail enfin a son importance. Tous les Collegentwürfe
et le texte — assez tardif — que Starke a publié donne,
comme plan général à l'Anthropologie, deux parties
: une Elementarlehre, et un Methodenlehre. Le texte de 1798 donne également
deux sections; mais l'une est une Didactique, l'autre une Caractéristique.
Ce changement survenu sans doute dans les dernières années
est d'autant plus surprenant que le contenu et l'ordonnance semblent n'avoir
subi, de ce fait, aucune modification. La distinction entre une doctrine
des éléments et une doctrine de la méthode fait corps
avec la recherche critique : d'une part, ce qui constitue la faculté
de connaître, et d'autre part, ce qui régit son exercice
dans le domaine de l'expérience possible. Apparemment l'Anthropologie
est bâtie selon le même modèle : d'abord, les diverses
«facultés» dont l'organisation forme la totalité
du Gemüt : Elementarlehre; ensuite, les règles de leur exercice
chez un individu, dans une famille, à l'intérieur d'un peuple
ou d'une race, au sein de l'humanité : Methodenlehre. Mais c'est
là sans doute une fausse fenêtre. Un ajustement aux normes
de la Critique qui ne répondait pas à la vocation du texte.
Les termes de Didactique et de Caractéristique qui aparaissent
dans le dernier état de la réflexion, et qui se substituent
alors à la destinction traditionnelle, sont curieusement accompagnés
de sous-titres dont on voit mal le rapport de sens qu'ils ont avec le
titre. Pour la Didactique, il s'agit «de la manière de connaître
l'intérieur ainsi que l'extérieur de l'homme»; pour
la Caractéristique, «de la manière de connaître
l'intérieur de l'homme à partier de l'extérieur».
Ce changement est-il une réorganisation d'ensemble, un décrochage
par rapport à la Critique? Non, sans doute. Mais la découverte
de ce qui était déjà, obscurément, et avant
toute explicitation, la thèmatique de l'Anthropologie : à
savoir, l'immédiate coordination qui fait que la recherche dans
la demension du Gemüt n'ouvre pas seulement sur une connaissance
intérieure de soi, mais qu'elle déborde d'elle-même,
et spontanément, sans passage à la limite ni extrapolation,
sur la connaissance de l'homme dans les formes extérieures qui
le manifestent. Tant que le terme d'Elementarlehre était imposé
par la symétrie de la Critique, l'analyse du Gemüt ne pouvait
prendre conscience d'elle-même que sous les espèces d'une
recherche des «pouvoirs», dans la virtualité des Vermögen
et à la racine du possible. Dégagée dans sa signification
véritable, cette exploration sait qu'en ayant affaire à
l'intérieur, elle énonce en même temps l'extérieur;
que l'homme ne dispose pas de ses possibilités sans être
engagé, en même temps dans leurs manifestations. Ce que la
Critique distinguait comme le possible dans l'ordre des conditions (Vermögen)
et le réel dans l'ordre du constitué (Erscheinung) est donné
par l'Anthropologie dans une insécable continuité : le secret
du Pouvoir se livre dans l'éclat du Phénomène, où
il trouve à la fois sa vérité, et la vérité
de sa perversion (lorsque l'usage devient abus, comme dans le langage
en première personne); et dénoncé dans sa perversion
par le Phénomène, le Pouvoir est impérieusement rappelé
par lui à cette vérité radicale qui le lie à
lui-même sur le mode de l'obligation. C'est ce qui donne à
chaque paragraphe de la Première Partie ce rythme obscurément
ternaire : le Pouvoir à la racine de ses possibilités, le
Pouvoir trouvé et perdu, traduit et trahi dans son Phénomène,
le Pouvoir impérativement lié à lui-même. Par
exemple : la conscience de soi, l'égoïsme, la conscience effective
des représentations; ou encore, l'imagination comme pouvoir d'«invention»
originaire, l'imagination dans le naufrage fantastique du rêve,
l'imagination dans la poésie liée du signe. Ou encore :
le pouvoir de désirer avec ses émotions; la fausse vérité
des passions; le lieu au souverain bien. Du Vermögen à l'Erscheinung,
le rapport est à la fois de l'ordre de la manifestation, de l'aventure
jusqu'à la perdition, et de la liaison éthique. Là
réside précisément cette articulation du Könen
et du Sollen dont nous avons vu qu'elle est essentielle à la pensée
anthropologique. L'art de connaître l'intérieur aussi bien
l'extérieur de l'homme, est donc, de plein droit, non une théorie
des éléments, mais une Didactique : elle ne découvre
pas sans enseigner et prescrire. Quant à la Caractéristique
elle révèle que les ensembles de phénomène
— le corps, le couple, la race, l'espèce, — ne sont
pas une fois pour toutes donnés et clos sur eux-mêmes, mais
qu'ils renvoient de la vérité apparemment immobile des phénomènes
à ces radicales possibilités qui leur donnent sens et mouvement;
elle permet de revenir du signe au pouvoir, «das Innere des Menschen
aus dem Äußeren zu erkennen».
Au modèle critique, qui s'était longtemps imposé,
succède une articulation qui le répète comme en négatif
: la théorie des éléments devient prescription à
l'égard du tout des phénomènes possibles (ce qui
était, à proprement parler, la fin de la Methodenlehre);
et inversement la théorie de la méthode devient analyse
regressive vers le noyau primitif des pouvoirs (ce qui était le
sens de l'Elementarlehre). Reproduction en miroir.
Tant sont proches et lointaines à la fois la région où
se définit l'a priori de la connaissance, et celle où se
précisent les a priori de l'existence. Ce qui s'énonce dans
l'ordre des conditions apparaît, dans la forme de l'originaire,
comme même et autre.
*
A mesure qu'apparaît plus clairement cette lointaine proximité,
la question devient plus insistante de savoir quel rapport s'établit
entre Critique et Anthropologie.
Deux textes sont d'une importance singulière : un passage de la
Méthodologie transcendantale auquel on a déjà fait
référence à propos de la psychologie; et une indication
assez énigmatique qui figure dans la Logique.
1 — L'Architectonique de la raison pure. Du côté de
la philosophie pure (qui enveloppe la Critique à titre de Propédeutique),
aucune place n'est faite à l'Anthropologie. La «Physiologie
rationnelle» qui considère la Nature comme Inbegriff aller
Gegenstände der Sinne ne connaît que la Physique et la Psychologie
rationnelle. En revanche dans le vaste champ de la philosophie empirique,
deux domaines se font équilibre : celui d'une physique, et celui
d'une anthropologie qui devra accueillir l'édifice plus restreint
d'une psychologie empirique.
Au premier regard, pas de symétrie rigoureuse entre la philosophie
pure et la philosophie empirique. La correspondance qui vaut immédiatement
pour la physique ne se prolonge pas lorsqu'il est question du sens intérieur
et de l'être humain. L'Anthropologie, à la différence
de la Psychologie, ne figure que du côté empirique; elle
ne peut donc être régie ou contôlée par la Critique,
en tant que celle-ci concerne la connaissance pure. Pas plus que la physique
newtonienne n'a eu besoin pour s'édifier et se vérifier
d'une réflexion critique, l'Anthropologie, pour se construire et
occuper la place que lui réserve l'Architectonique, n'aura pas
à recourir à une Critique préalable. Il n'y a donc
pas d'emprise critique possible sur la forme ou le contenu d'une Anthropologie.
De l'une à l'autre forme de réflexion le contact est nul.
Tout cela n'est-il pas d'ailleurs négativement confirmé
par l'Anthropologie elle-même? Nulle part, le préalable critique
n'est invoqué : et si la correspondance des deux textes est facilement
lisible, elle n'est jamais donnée ni réfléchie comme
telle. Elle est enfouie dans le texte de l'Anthropologie dont elle forme
la trame; et il faut l'envisager à titre de fait, comme une donné
de structure, non comme la manifestation d'une ordonnance préalable
et intentionnelle.
2 — La Logique. On connaît les trois interrogations fondamentales
que dénombre la Méthodologie transcendantale: que puis-je
savoir? — question spéculative à laquelle la Critique
a donné une réponse «dont la raison doit se contenter»;
que dois-je faire? — question qui est pratique; qu'estil permis
d'espérer? — interrogation à la fois théorique
et pratique. Or cette triple question qui surplombe, et, jusqu'à
un certain point commande l'organisation de la pensée critique,
se retrouve au début de la Logique, mais affectée d'une
modification décisive. Une quatrième question apparaît
: qu'est-ce que l'homme? — qui ne fait suite aux trois premières
que pour les ressaisir en une référence qui les enveloppe
toutes : car toutes doivent se rapporter à celle-ci, comme doivent
être mise au compte de l'Anthropologie, la Métaphysique,
la Morale et la Religion . Ce brusque mouvement qui fait basculer les
trois interrogations vers le thème anthropologique, ne trahit-il
pas une rupture dans la pensée? Le Philosophieren semble pouvoir
se déployer exhaustivement au niveau d'une connaissance de l'homme;
le large statut empirique que la première critique assignait à
l'Anthropologie est, de fait même, récusé, —
celle-ci n'étant plus le dernier degré empirique d'une connaissance
philosophiquement organisée, mais le point où vient culminer
dans une interrogation des interrogations elles-mêmes, la réflexion
philosophique. Mais il faut prendre garde et ne point se hâter,
ni dans la dénonciation d'une prétendue rupture affectant
la résolution transcendantale du criticisme, ni dans la découverte
d'une hypothétique dimension nouvelle au long de laquelle Kant
approcherait enfin de ce qui lui était originairement le plus proche.
Et d'abord, que signifie pour les trois questions de «se rapporter
à la quatrième» (sich beziehen auf)? Faut-il entendre
un rapport comme celui de la connaissance à l'objet, ou comme celui
de cette même connaissance au sujet, — s'il est vrai comme
le veut encore un texte de la Logique que la connaissance ait «eine
zweifache Beziehung : erstlich, eine Beziehung auf das Objekt, zweitens
eine Beziehung auf das Subjekt» . En d'autres termes, faut-il comprendre
qu'en ces trois questions, l'homme était obscurément le
«Gegenstand», — ce vers quoi elles s'ouvraient et qui
se tenait en face d'elles, prêt à donner la réponse
inattendue qu'elles sollicitaient dans un autre langage? Ou bien faut-il
penser au contraire que ces trois questions doivent être à
leur tour interrogées, contournées dans leur pouvoir de
questionnement et restaurées, par une nouvelle révolution
copernicienne, dans leur gravitation originaire autour de l'homme, qui
croit naturellement s'interroger en elles, alors que c'est lui qui les
interroge et qu'il s'agit, pour dissiper toutes philodoxie, de les interroger
par rapport à lui. Notons seulement, pour commencer cet examen,
que l'Anthropologie telle que nous la connaissons ne se donne à
aucun moment pour la réponse à la quatrième question,
ni même comme l'exploitation empirique la plus large de cette même
question; mais que celle-ci n'est posée que plus tard encore, à
l'extérieur de l'Anthropologie, et dans une perspective qui ne
lui appartient pas en propre, au moment où se totalise dans la
pensée kantienne l'organisation du Philosophieren, c'est-à-dire
dans la Logique et dans l'Opus postumum. C'est à la lumière
des réponses données, dans ces textes, au : Was ist der
Mensch, que nous essaierons de comprendre, sur le chemin du retour, ce
que veut dire l'Anthropologie. Les textes de l'Opus postumum qui datent
de la période 1800-1801 reprennent inlassablement à propos
de la division de la Philosophie transcendantale la définition
des rapports entre Dieu, le monde et l'homme. Et ce qui pouvait nous apparaître
comme rupture ou découverte dans le texte de la Logique, se révèle
alors comme l'interrogation fondamentale de la réflexion philosophique,
ressaisie à la fois dans la rigueur de ses limites et dans sa plus
grande extension. Un fragment donne cette précision : «System
der Transc. Philosophie in drei Abschnitten : Gott, die Welt, universum,
und Ich selbst der Mensch als moralisches Wesen» . Mais ces trois
notions ne sont pas données comme les trois éléments
d'un système planifié qui les juxtaposerait selon une surface
homogène. Le troisième terme n'est pas là à
titre de complément, de tierce part dans l'organisation de l'ensemble,
il joue le rôle central de «Medius terminus» ; il est
l'unité concrète et active en laquelle et par laquelle Dieu
et le monde trouvent leur unité : «Gott, die Welt, und der
Mensch als Person, d.i. als Wesen das diese Begriffe vereinigt»
. Il faut laisser aux fragments de l'Opus postumum leur caractère
de tentative, et à travers l'obsédante répétition
des thèmes, prêter l'oreille à cette divergence qui
fait corps avec l'unité originaire de l'effort. Cette Vereinigung
de Dieu et du monde en l'homme et par l'homme, |