L'Europe,
une plaisanterie pour les sujets de l'Empire L'idée d'Europe naît au siècle des Lumières, mais présente tout de suite un double visage par TONI NEGRI |
Europe
est synonyme de paradoxe. Une partie du XXe siècle a cru à l'Europe,
à l'Europe culturelle et politique, et - selon l'histoire établie -l'a
faite : mais ce qui a paradoxalement réussi, c'est une Europe qui est
peut être le contraire de ce qu'on avait pensé et espéré. Pour ne pas
mettre sur le dos de nos contemporains tous les imbroglios du XXe siècle,
faisons un saut en arrière. Dès sa renaissance, l'idée d'Europe comme
Europe culturelle, au siècle des Lumières, est un « foutoir » (je veux
bien dire un « bro-thel ») ; elle peut, en effet, aussi bien
être portée par les baïonnettes de Bonaparte que par celles des armées
de la Sainte Alliance. Si pour Voltaire c'était une « société des esprits
», et pour Napoléon Bonaparte « la patrie commune », l'Europe est également
« depuis longtemps ma patrie » pour Metternich. Sa conception
de l'Europe, aussi sophistiquée que celle de Novalis dans le trop acclamé
Christentum oder Europe, consiste en une revendication passionnée
du Moyen-Age contre l'athéisme des Lumières, et de l'équilibre des vieilles
monarchies contre toute tendance nationale-libérale. Une
vision de l'Europe assez centriste : au fond, on ne peut oublier que
Metternich s'opposait à De Maistre et à une bonne partie des romantiques
anglais, français et allemands qui pensaient ne pouvoir mettre l'Europe
à l'abri de nouvelles aventures révolutionnaires qu'en en faisant une
monarchie unique sous l'autorité du Pape et, dans tous les cas, avec
la bénédiction de celui-ci. D'autre part, à un autre niveau, les antinapoléoniens
et antiréactionnaires reproduisent la confrontation et l'affrontement
: Benjamin Constant s'oppose à Henri de Saint-Simon, et la réforme libérale
à la réforme scientifique et sociale, mais tous deux espèrent que cette
transformation seral'œuvre des peuples d'Europe « réunis en un seul
corps politique ». Nous pourrions continuer à énumérer les oppositions
idéologiques construites autour du vocable « Europe » dans un crescendo
incessant entre le XIXème et le XXème siècle : dans quel but ? La longue
série de gentilles utopies qui, dans la seconde moitié du XIXème, ont
été débitées par Victor Hugo et les disciples de Proudhon, puis dans
les congrès pour l'unité de l'Europe, entre Zurich, Heidelberg et Edimbourg,
les Constantin Franz, Blunstschli et Lorimer... tout ceci est désormais
confronté à une histoire bien réelle et bien sordide - de haines, de
massacres, de concurrence impérialiste forcenée, de guerres fratricides,
assaisonnées dès lors de gaz mortels et de destructions de populations. La
critique nationaliste, dans ces conditions, avait beau jeu. Prenez un
honnête homme comme Thomas Mann : en 1914 il voit l'idée d'Europe s'épuiser,
exsangue, dans sa pâleur voltairienne : c'est la raison pour laquelle
il se fait le propagandiste de la guerre de la Kultur contre
la Civilisation... De l'autre côté du front : un autre honnête
homme, Henri Bergson, démolit point par point les arguments de Thomas
Mann, dans une homologie renversée du concept de nation, qui voit un
Descartes lumineux se dresser face aux turgescentes idéologies allemandes...
Ainsi, cette confusion complète entre honnêtes hommes, cette insignifiance
voulue du mot « Europe », cette annulation acritique de tout espoir
qui aille au rebours du développement impérialiste unilatéral des nations
d'Europe, annoncèrent la catastrophe de 1914-1918 : nous devons bien
le reconnaître. Pire : je ne voudrais pas trop aller à contre courant
mais je commence à penser que bien des jugements de Georg Lukacs, dans
la Destruction de la raison, sur Nietzsche et Burkhardt peuvent
être repris ici (dans la mesure où, s'ils ne vont
pas de soi, ils sont tout au moins corrects) : ils traduisirent l'Europe
en une idée de crise face à la montée des nationalismes et à l'extrémisme
impérialiste. Ont-ils ainsi désarmé la raison ? Je ne sais pas. Pensons-y.
Ajoutons, quoi qu'il en soit, à cette liste de personnages du « paradoxe-Europe
» (ou simplement de « traîtres » à l'idée européenne ?) les auteurs
espagnols de la crise de 1898 et, pourquoi pas, l'intelligentsia italienne
qui s'exprima dans les revues d'avant-garde du début du siècle. Nous
pénétrons ainsi dans le XXème siècle, dans la pestilence belliqueuse
de 14-18. Cet événement a ravagé l'estomac de beaucoup d'intellectuels,
peut-être aussi les chromosomes de la multitude qui en a fait l'expérience.
Rappelez-vous le soldat Chariot qui se fraye un chemin, hébété, entre
les nuages de gaz et les shrapnels pour retourner à une vie sans mémoire
au début du Dictacteur. Nous y voilà, à devoir recommencer de
la même manière avec l'histoire politique de l'Europe. Que nous n'ayons
pas grand-chose à en attendre, voilà qui était peut-être déjà inclus
dans les prémisses... Quoi qu'il en soit, c'est précisément à partir
de ce moment-là, sur ces monceaux de morts dans les tranchées, que commence
la véritable histoire de l'Europe politique. Nous pouvons en signaler
trois phases. La
première est celle d'Aristide Briand et de la Société des Nations. La
seconde est celle du Plan Marshall (préambule : les bombardements de
Dresde et les camps d'extermination) et par la suite la construction
du Marché Commun, dans le cadre de la Guerre Froide. La troisième est
la phase actuelle, c'est-à-dire celle de la construction de l'union
politique, c'est-à-dire de la « sous-organisation atlantique » de l'Europe
dans le cadre de l'hégémonie impériale des USA. Deux
mots sur la première phase, non pas qu'elle soit particulièrement importante
mais parce qu'elle éclaire les critères (qui deviendront par la suite
traditionnels) selon lesquels les classes dirigeantes européennes affronteront
le thème de l'unité politique de l'Europe. Aristide Briand, c'est un
président du conseil de la Troisième République : patiemment et avec
persévérance, il cherche à limiter les conséquences dramatiques du Traité
de Versailles et à reprendre le projet de « paix perpétuelle » proposé
par Wilson (mais repoussé par le Sénat américain). Briand propose une
Europe unie, pour éviter les guerres internes et pour gérer en commun
les intérêts impérialistes. Le projet échoue misérablement. Pourtant,
c'est un projet intéressant : proposé en 1929-1930, au milieu du big
crash américain, et au moment où, pour la première fois le monde
soviétique commence à programmer sa propre survie, il exprime les deux
exigences vitales des classes dirigeantes européennes, celle de résister
aux Soviets (à l'extérieur et à l'intérieur) et celle de s'opposer à
l'agressivité économique, politique et culturelle des USA. Ces deux
exigences ont un ordre précis : d'abord l'antisoviétisme, ensuite l'antiaméricanisme.
Elles resteront gravées dans cet ordre dans la tête de tous les « philo-européens
», entre la période de la Résistance et la phase constituante du second
après guerre - de Jean Monnet à Robert Schumann, de Kojève à Adenauer,
de Spinelli à De Gasperi (et il serait difficile de trouver une liste
plus dishomogène). Si
l'antisoviétisme ne surprend pas, l'antiaméricanisme du projet Briand
ne doit pas non plus nous étonner. Ressurgit en effet ici (de manière
bizarre et inversée, comme d'habitude dans ces cas-là) une autre préoccupation
qui se trouvait à la base de l'idée culturelle d'Europe : la confrontation
avec les Etats-Unis d'Amérique. Au XIXème siècle, entre Goethe, Tocqueville
et Byron, le nouveau monde américain commença en effet à représenter
l'idée d'une saine vitalité, d'un monde dans lequel la liberté - dont
la conquête se faisait si difficilement en Europe - constituait au contraire
la source et le tissu commun des institutions et du mode de vie même.
En 1827, Goethe compose les vers Den vereinigten Staaten, dans
lesquels les deux mondes sont opposés : l'un, le vieux, qui s'attriste
devant ses souvenirs ; l'autre, le nouveau, ouvert à un développement
immense de la liberté, dans la mesure où il est libre de l'asservissement
au passé. Chez Goethe, il y a la conscience que l'histoire ne finit
pas en Europe ; mieux, que celle-ci peut-être dépassée et que le meilleur
de l'histoire de l'Europe se réalise dans l'Amérique de la liberté.
Béni soit cet homme : Goethe était vraiment intelligent ! Mais
ce n'est pas lui qui gagnera la bataille des représentations (et des
intérêts) qui commence alors dans la conscience européenne. A l'affrontement
sur l'impérialisme et le colonialisme ( à l'inverse des Européens, les
USA furent en effet toujours anticolonialistes et anti-impérialistes)
fait suite, entre le XIXème et le XXème siècle, le ressentiment des
européens pour la défaite qu'ils subissent (et qui s'accentue et devient
peu à peu gigantesque) dans tous les domaines de la puissance : du militaire
au monétaire, et enfin - last, not least - au linguistique, au
communication-nel et au culturel. (Peut-on faire l'hypothèse que le
succès de Nietzsche dans la première moitié du siècle exprime ce ressentiment
? Et la diffusion de l'heideggerianisme dans la seconde moitié du siècle
? Ce pourrait être une piste...). Il y a également la nécessité, pour
les classes dirigeantes compromises avec les pires déclinaisons du fascisme,
de s'en remettre -pieds et poings liés - aux USA pour se défendre des
sauvages qui arrivent de l'Est. Il y a, enfin et surtout, l'absence
de prise de conscience que l'organisation du monde - technologique et
économique — prend des dimensions de plus en plus vastes, qu'elle va
vers l'empire comme souveraineté sur le marché global ! Ce n'est pas
parce qu'elles ne se sont pas unifiées qu'Athènes et Sparte, Mégare
et Thèbes ont été vaincues par les Romains : c'est parce qu'elles étaient
des polis. Et les USA sont vainqueurs parce qu'ils n'ont pas
été des polis : donc pour n'avoir été, comme Rome, ni colonialistes,
ni impérialistes, mais seulement « impériaux ». L'Europe, à cause de
son histoire, ne pourra jamais être impériale : à cause de son histoire
elle est irrémédiablement polis - généalogie c'est-à-dire prolifération
d'événements, dispersion et exode de multitudes, histoire de singularités,
voisinage, res gestate - et, ce qui n'est pas complètement anodin,
nationaliste, impérialiste, nazie, charognarde... Donc, à l'époque de
Briand, les américains n'étaient plus seulement les « bons sauvages
» de la démocratie et du droit : ils s'étaient révélés d'excellents
commerçants et de grands industriels, de terribles concurrents dans
tous les domaines... mais surtout en modèles de gouvernement. Nous
voici donc entrés dans la véritable histoire de l'idée d'Europe politique
: celle-ci commence quand l'idée culturelle de l'Europe s'est à ce point
vidée (et la guerre de 39-45 représente le moment où les égouts des
nationalismes européens et des concurrences inter-impérialistes sont
pleins à ras bord), qu'elle ne peut renaître que comme arme dans les
mains des américains pour lutter contre l'Union Soviétique. C'est un
paradoxe : mais ne se répète-t-il pas de cette manière depuis le début
? L'idée d'Europe ne se réalise qu'en se vidant : c'est d'abord Metternich
qui le fait, puis Briand, puis Marshall. À partir du 5 juin 1947, l'Europe
se reconnaît comme organisation économique et politique de l'Europe
de l'Ouest ; à
partir du 4 avril 1949, également comme organisation militaire atlantique,
qui s'oppose à l'Europe de l'Est. Cette « réalisation » de l'Europe
politique par sa « scission » durera quarante ans... (Et un autre paradoxe
s'ajoute à ceux que nous avons souligné : la réalisation, à travers
cette scission de la prophétie contraire celle des slavistes philo-européens
du XIXe siècle, comme Tchiaadaev et Kirievski qui, précisément, ne voyaient
dans l'Europe qu'une perspective de développement pour la Russie et
pour son profond sentiment religieux, qui a la force neuve des grands
desseins...). Arrêtons-nous ici un moment : quels avantages l'Europe
a-t-elle tiré du Plan Marshall ? Quelques uns, sans aucun doute. Les
empires coloniaux européens ont été « dévolus » aux américains et ceci
a sauvé quelques jeunes générations européennes despurges démographiques
que les guerres ont toujours provoquées. En même temps, le taylorisme,
et le fordisme et le keynesianisme ont été politiquement assimilés par
tous les gouvernements européens et devinrent le schéma d'intervention
des agences européennes pour quarante longues années. C'est ainsi que
la paix intra-européenne fut garantie. Pour ce qui est du reste, il
n'y a pas eu d'avantages réels, et à bien y regarder, on pourrait même
qualifier les résultats de désastreux, parce que (excepté dans les années
autour de 1968) l'intelligence culturelle et politique européenne (une
des rares matières premières du continent) a cédé à la servilité, s'est
amollie dans le consensus ; les machines politiques se sont alignées
sur la brutalité du modèle américain. Il s'en est suivi la corruption
des âmes. L'Europe n'avait pas encore commencé son aventure politique
qu'elle était déjà bien pire que son modèle américain. À la corruption
des âmes a fait suite celle de l'administration et de la politique. Après
1989, après la chute du Mur de Berlin, tout semblons instant être remis
en discussion. Beaucoup crurent à un changement, et que l'Europe allait
pouvoir finalement s'accomplir dans l'alliance avec les peuples de l'Est
européen qui, portés à la modernité par le socialisme réel, demandaient
désormais la liberté et la fraternité occidentales et européennes. Mais
qui avait encore la force de se libérer de cette corruption des esprits
que la subordination à la règle impériale (des USA) avait désormais
imposé ? C'est ainsi que l'idée d'Europe produisit - et nous ifît subir
- un dernier paradoxe, peut-être définitif. Arrachée à la menace de
la République des Soviets et du socialisme asiatique, l'Europe se recomposa.
Une série d'accords en permirent la première configuration politique.
Inutile de rappeler ces accords : ils ont tous des noms épouvantablement
barbares... et ils datent d'hier - il faut les oublier. Cauchemars :
Schengen, Reagan, Maastrischt, Bush, Eltsine ivre sur le tank et l'enfant
de chœur Gorbatchev dans les bras de sa Raïssa, Mitterand et Kohi main
dans la main devant le monument de Verdun. Oh, nous n'avons vu que trop
d'obscénités ! En réalité, même la chute des Soviets ne fut pas capable,
je ne dis pas de réussir, mais au moins de faire espérer que l'Europe
se libère de la domination des USA. Et il semblerait même qu'il ne
soit encore possible de raisonner que sous la protection de ces derniers,
et que si on laisse aux européens l'illusion qu'ils sont maîtres de
leur destin, ils ne nous proposent que les choses les plus effrayantes
: de la vache folle aux « alternatives informatiques », et à
l'Internet, du « républicanisme nationaliste » de la gauche française,
aux nouveaux petits fascismes locaux, de l'idéologie de Mrs Thatcher
à celle des ex-partis communistes jusqu'au collier électronique pour
les détenus afin de tranquilliser les petites vieilles... Nos philosophes
politiques sont naturellement désespérés, la crise de l'Europe est devenue
un topos éditorial, et le fait que Max Weber ou Cari Schmitt
(produits du XVIIIème, quand ce n'est pas du XVIIème) ne marchent plus,
les fait frissonner... Sauf à certains moments, quand la « philosophie
molle », fatiguée de l'Europe, se met à la politique internationale,
et que le philosophe de la « pensée molle » se découvre la fibre humanitaire...
Une nouvelle génération de vrais intégristes européens, de « Talibans
d'Europe », est née, qui proclame un radicalisme européen des droits
de l'Homme, organise guerres et tribunaux, et se sent rescapée de la
Shoah et en porte la mémoire sans en avoir les cicatrices ; ce sont
vrais nouveaux Templiers de l'idée d'Europe. Dommage que le temple ait
été depuis longtemps définitivement profané. Mais
considérons cette affaire d'un autre point de vue. La globalisation,
c'est-à-dire la domination du marché mondial, menace définitivement
l'Europe, parce qu'elle transfère le pouvoir souverain à la seule puissance
étatique capable de l'exercer à cette échelle : les Etats-Unis d'Amérique.
L'orientation et le travail de construction des Etats unis d'Europe
n'ont donc aujourd'hui pour visée que la « sous-organisation atlantique
». Ceci est indiscutable, il faut être saoul pour ne pas le reconnaître.
C'est l'impression que donnent actuellement les directeurs des quotidiens
italiens La Repubblica et II Carrière délia Sera et aussi,
hélas, de plus en plus souvent les directeurs des organes d'information
européens les plus autorisés. Humbles serviteurs de l'Empire, ils savent
que le premier de leur devoir est de ne pas le nommer. À nous seuls
est réservée la joie de l'intelligence, ce que Hegel appelait la joie
« de la reconnaissance » : parce que désormais nous savons qu'il est
impossible de prononcer le mot Europe, mieux, parce que désormais nous
connaissons la force qui implique le refus de cette ultime idéologie,
et parce que nous comprenons qu'il y a la possibilité de résister à
l'Empire. Le paradoxe Europe a commencé à se dévoiler en tant qu'imbroglio
: à la fin du XXe siècle, Europe et imbroglio sont devenus synonymes. Il
existe toutefois, en Europe, une autre histoire de l'idée d'Europe :
elle commence en des temps immémoriaux avec le métissage et l'exode
des populations, puis à travers la circulation des cultures et la résistance
humaniste à l'oppression et à la superstition ; enfin, elle trouve
son apogée dans la lutte communiste du prolétariat. « Un spectre hante
l'Europe », déclarait il y a un siècle et demi l'un de nos ancêtres.
En disant Europe, il parlait en réalité du monde ; ses invectives contre
« le Pape et le Tsar, Metternich et Guizot, les radicaux français et
les policiers allemands » n'avaient rien de spécifiques (bien que ces
personnages aient tous mérité d'êtres dénoncés comme infâmes) : le Manifeste
était internationaliste. Cela suffit. Ses lec-teurs/trices, de Rosa
Luxembourg à Lénine, l'ont lu ainsi et ont agi en conséquence. Et ceux
qui pensent que l'Europe (et les institutions communautaires, et l'unité
politique européenne) est un terrain de lutte adapté et suffisant pour
combattre le pouvoir global (sous sa forme actuelle accumulation
et organisation) sont dans l'illusion - quand ils ne sont pas des mystificateurs
(la forme du nouveau fascisme ne consiste-t-elle pas en cette opération
?) qui proposent l'égoïsme national européen comme idéal à réaliser.
C'est ce que les réactionnaires de la contre-révolution anti-jacobine
l'ont soutenu, et les philosophes du IIIème Reich eux-mêmes se sont
identifiés à cette mission. Nous, en revanche, nous sommes totalement
vaccinés contre cette nouvelle vocation nationaliste - vaccinés par
la mémoire du mouvement ouvrier et des luttes internationalistes. Qu'on
ne vienne pas donc nous proposer une armée européenne commune, ce ne
pourrait être qu'une armée mercenaire - quand l'un des rares avantages
que nous concède l'Empire, c'est au contraire la possibilité de ne pas
devoir s'en payer une ; qu'on ne nous propose pas non plus d'autres
articulations de la politique de puissance, alors que l'Empire les a
monopolisées. Si nous continuons donc à reconnaître dans l'expérience
des européen/nés la seule racine de toute possibilité de société
des esprits voltairienne, nous chercherons à faire autre chose
que ce que les folies de nos aïeux ont fait de l'Europe, et que l'Empire
a désormais définitivement et irréversiblement ratifié et codifié. Plus
fidèles à une autre Europe idéale (des luttes de libération, de toutes
les luttes du prolétariat) nous demanderons alors à nos enfants d'être
européen/nés, oui - mais en tant que « spectres » dans le monde, à travers
l'Empire. Spectres en tant qu'entrepreneurs d'exode, de résistance et
d'invention communes. Spectres si possibles joyeux. Le
rêve de l'Europe qui, sur la base de l'utopie des Lumières, s'est construit
au cours des siècles et que le XXème siècle a définitivement sali et
fait s'évanouir, peut être donc racheté : à condition de savoir que
l'Europe est plus grande que l'Europe - c'est aussi l'Amérique et la
Russie, c'est peut-être aussi (mais là le cœur nous manque) le Pacifique
et ces milliers de désirs qui deviennent de plus en plus forts et manifestes
à mesure que la révolution sociale avance avec l'avancée de l'Empire
(n'est-ce pas à une véritable et authentique métamorphose anthropologique
à laquelle nous assistons ?). En nous refusant à l'énième arlequinade
autour du mot « Europe », nous nous reconnaîtrons donc sujets de l'Empire,
citoyen/nés subversif/ves du monde, nouveaux/elles Immaterial Workers
of the World. |