| Parler des absentes
du politique, ce n’est pas exactement parler du rapport entre les
femmes et la politique en général, et ce n’est pas
non plus parler simplement du rapport des femmes au pouvoir. Je voudrais
en réalité formuler l’hypothèse suivante :
pour que ces absentes soient un peu moins absentes, peut-être faudrait-il
commencer par s’interroger sur cet étrange sujet collectif
en creux qui se dessine dans cette absence ; ce sujet que l’on désigne
génériquement comme « les femmes » et dont on
considère parfois – par commodité, par paresse, ou
par défaut de problématisation – que c’est un
sujet qui va de soi, qui n’a pas à être problématisé,
et dont la consistance, perçue comme immédiate, fait lentement
glisser du côté d’une sorte de « naturalité
» métahistorique. Or tout cela, qui joue dans nos manières
de penser et d’agir au quotidien, nous empêche souvent de
réfléchir sur la manière dont ce sujet collectif
a été effectivement construit - ou s’est au contraire
construit par décision politique - de manière plus ou moins
homogène, de manière plus ou moins active, à un moment
donné de l’histoire.
En ce sens, se poser la question du « comment » de ce «
nous » collectif que l’on appelle les femmes, c’est
choisir d’interroger l’espace de pensée - c’est-à-dire
aussi une certaine cartographie des dispositifs de pouvoir, des lieux
de subjectivation et des stratégies de résistance –
qui a permis son émergence historique dans les formes que nous
connaissons encore aujourd’hui ; mais c’est aussi s’interroger,
de biais, sur cette identification systématique du pouvoir à
la politique qui a généralement induit à penser que,
précisément parce que les femmes étaient très
souvent perçues comme dominées, leur exclusion d’un
certain type d’exercice de pouvoir, ou de pratique du pouvoir, signifiait
immédiatement aussi leur exclusion du champ du politique.
Or je crois que c’est paradoxalement parce que l’on questionne
rarement ces points que les femmes ont été condamnées
à l’absence : une sorte d’absence effective et concrète
redoublée par cette autre absence, peut-être plus insidieuse
encore, qui est le manque de réflexion véritable sur cet
objet difficile que l’on appelle « les femmes ». D’où
la nécessité de problématiser l’émergence
de cet étonnant « nous » qui semble d’autant
plus fort qu’il a longtemps été condamné aux
marges de la parole publique, de poser à nouveau la question du
rapport entre les relations de pouvoir et la sphère du politique,
et enfin celle de la possibilité d’un espace commun qui permette
à la fois la liberté absolue des différences et l’égalité
intransigeante de la démocratie radicale, la multitude des singularités
et la construction politique de leur communauté.
Je voudrais commencer par deux brèves
citations.
Il y a quelques années, dans un colloque italien, Michelle Perrot
avait choisi consacrer son intervention à Michel Foucault et l’histoire
des femmes . Et elle avait rappelé que si le philosophe est aujourd’hui
l’une des références importantes des gender studies,
il fallait pourtant bien constater qu’il ne s’était
jamais beaucoup intéressé à la mère de Pierre
Rivière. La remarque était ironique ; elle est sans doute
également très vraie. Mais Foucault s’est en revanche
interrogé énormément sur les conditions de possibilité
et les modalités de construction des sujets collectifs en général
: c’est-à-dire à la fois sur la manière dont
l’analytique des pouvoirs a besoin de produire des entités
massifiées et désingularisées afin de faciliter la
gestion disciplinaire, la mise au travail et le contrôle des humains
– ce que Foucault appellera alors le gouvernement des « populations
» - ; et sur la manière dont ces mêmes humains peuvent
malgré tout tenter, de l’intérieur des rapports de
pouvoirs qui les désingularisent et en produisent la représentation
objective, de se réapproprier leur propre subjectivité,
de se produire eux mêmes comme sujets de leur propre existence,
à la fois singulièrement et ensemble. La question devient
alors : est-il si important de dire des femmes qu’elles sont des
femmes, ou faut-il voir dans leur « absence » et dans leurs
luttes, dans leur assujettissement et dans leur lente émancipation,
dans leurs revendications et dans leurs conquêtes le paradigme de
toute résistance, c’est-à-dire la production d’une
subjectivité politique nouvelle et puissante ?
Quelques mois avant sa mort, Foucault expliquait : « (…) j’ai
l’impression que, dans la pensée politique du XIXe siècle
– et il faudrait peut-être remonter plus loin, chez Rousseau
et Hobbes -, on a pensé le sujet politique essentiellement comme
sujet de droit, soit dans des termes naturalistes, soit dans les termes
du droit positif. » . Il y revient à nouveau, un peu plus
tard, et précise : « (…) si vous essayez d’analyser
le pouvoir (…) à partir de l’institution politique,
vous ne pouvez envisager le sujet que comme sujet de droit. On a un sujet
qui était doté de droit ou qui ne l’était pas
et qui, par l’institution de la société politique,
a reçu ou perdu des droits : on est par là renvoyé
à une conception juridique du sujet ».
Réfléchissons un instant à ces deux remarques, et
à ce que nous dit, à sa manière Foucault de ces absentes
dont nous tentons de débattre aujourd’hui.
Quand l’on affirme des femmes
qu’elles ont été absentes du politique - et parfois
même de l’histoire telle qu’elle est écrite a
posteriori par les vainqueurs -, on ne fait que constater l’évidence.
Mais cette évidence n’envisage les femmes que du point de
vue du droit positif, c’est-à-dire des droits que l’on
reçoit de l’institution politique en vertu d’une conception
juridique du pouvoir. Certes, la revendication de l’égalité
des droits pour tous et toutes - qu’il s’agisse de sujets
individuels ou collectifs – est bien entendu sacro-sainte ; et,
de ce point de vue, le mouvement de femmes a été et est
encore aujourd’hui à la fois nécessaire et exemplaire.
Pourtant, il est peut-être plus dangereux que l’on ne le croit
de se limiter au seul terrain du droit, dans une sorte de focalisation
ou de réduction dont certaines dérives américaines
récentes nous ont parfois montré clairement les limites.
Car réduire les termes du problème de l’absence des
femmes au sein de la sphère du politique à un simple défaut
de droits positifs, c’est se limiter à revendiquer pour les
femmes le statut de sujets juridiques : ce qui revient en réalité
à effectuer une opération qui, si elle est en elle-même
parfaitement légitime, n’en est pas moins lourde de conséquences
quand elle est considérée comme une fin en soi.
La première de ces conséquences
est d’accepter que le terrain du droit soit le seul espace de revendication
possible, ce qui revient à admettre qu’un certain dispositif
de pouvoir – celui de la production du droit positif moderne –
devienne le lieu nécessaire de la résolution de toutes les
conflictualités. En somme, pour le dire de manière probablement
à la fois trop rapide et trop brutale, ne pas revendiquer de droits,
c’est accepter la position de sujétion et d’invisibilité
à laquelle on a été assigné ; mais ne revendiquer
que des droits, c’est accepter de faire du droit le seul espace
de reconnaissance possible ; c’est par conséquent demander
à exister de la manière dont le pouvoir a précisément
cherché à réduire la singularité, la différence
et la richesse des existences : sous la forme d’une égalité
quantitative qui assigne à tous le même lot dans l’exacte
mesure où elle leur a au préalable demandé de renoncer
à ce qui est qualitativement la marque de leur subjectivité.
Se placer sur le terrain du droit positif, c’est réduire
les femmes à un statut juridique que l’on n’interroge
que très peu dans la réflexion historique et philosophique,
alors que c’est précisément là que s’articule
sans doute une nouvelle économie des rapports de pouvoir, une nouvelle
rationalité politique.
Mais il existe une seconde conséquence. Dans les brèves
citations de Foucault que je rappelais au début de mon intervention,
il s’agissait à la fois de marquer la limite du droit positif,
ou plus exactement celle d’une définition strictement juridique
des sujets , et celle d’une conception du sujet de droit «
en termes naturels » ; comme s’il était nécessaire
de repérer une seconde manière d’exister dans le champ
politique – étrangement solidaire de la première -,
et qui jouerait moins sur la référence à un droit
contractuel que sur l’évocation de la consistance identitaire
de certains sujets collectifs « par nature » - qui en légitimerait
du même coup l’aspiration à la reconnaissance et à
l’obtention d’un statut juridique égalitaire. Or la
question qui se pose ici est en réalité la suivante : dans
quelle mesure peut-on parler d’une communauté, d’une
identité ou d’un sujet collectif que l’on appellerait,
sans jamais en interroger les conditions historiques, politiques et sociales
d’émergence, « les femmes », et qui serait effectivement
historiquement marqué du sceau de l’absence ? Parler de cette
communauté qui existe en creux, par son absence, sans jamais questionner
la manière dont celle-ci s’est construite et/ou a été
construite, n’est-ce pas automatiquement la fonder en nature ? Et
ce recours à une présumée naturalité du «
commun identitaire » des femmes, n’est-ce pas précisément
ce que Foucault décrit comme l’un des instruments les plus
puissants et les plus pervers de ce qu’il nomme les biopouvoirs
?
On se trouve là devant une sorte de tenaille paradoxale : accepter
la dimension positive du droit comme seul terrain de revendication politique
possible – et de fait, prendre place dans l’espace de la rationalité
politique moderne : jouer sa propre conflictualité dans les termes
mêmes du pouvoir - ; ou bien encore refuser cette juridicisation
dangereuse, mais lui opposer une naturalité des sujets collectifs
qui, parce qu’elle n’interroge jamais cette « nature
» qu’elle oppose à la pensée du contrat, oublie
que celle-ci est une invention des rapports de pouvoir au moment même
où la gestion de la vie devient nécessaire à la production
de la valeur, et où les biopouvoirs deviennent les instruments
de contrôle nécessaires au développement du libéralisme
économique et de la production industrielle.
Bien souvent l’opposition entre droit naturel et droit positif,
entre fondement naturel et statut juridique a été utilisée
au détriment des femmes : on rejetait celles-ci dans la sphère
de la naturalité parce qu’elles étaient exclues de
la sphère du politique . A l’inverse, et ce n’est pas
le moins surprenant de tout cela, cette opposition a parfois été
utilisée par les femmes elles-mêmes quand elle se révélait
stratégiquement utile – je pense particulièrement
à un certain usage du séparatisme de genre qui a effectivement
été extrêmement efficace dans l’obtention d’un
espace de parole singulier et dans la revendication d’une subjectivité
non assujettie. Je crois que tout cela a représenté une
manière de résister à cette privation systématique
des droits juridiques dont les femmes ont été – et
continuent encore parfois aujourd’hui à être –
l’objet. Pour pouvoir exister les femmes ont été obligées
de dire : « nous ne sommes pas comme les hommes. Nous avons besoin
d’être séparées, d’être différentes,
de nous inventer à partir de cette différence que nous posons
et qui nous fait exister en tant que femmes ». Pour avoir accès
à la sphère du politique, le seul recours possible des femmes
a bien souvent été la mise en avant d’un terrain naturel
qui fonderait à la fois leur différence d’avec les
hommes et leur consistance politique en tant que femmes. Leur seule manière
d’exister par elles-mêmes, leur seule manière de se
réapproprier une subjectivité trop longtemps réduite
au silence et maintenue aux marges du politique a été ce
recours à la naturalité.
Or, il y a à interroger cette
référence à la nature. Cette référence
à la nature n’est pas naturelle. Elle est historique, construite,
idéologique. Cette référence s’inscrit dans
une périodisation de l’histoire des dispositifs de pouvoir
que Foucault lit comme ce qu’il appelle la reformulation biopolitique
du pouvoir moderne, entre la fin du XVIIIe siècle et la début
du XIXe siècle. Elle correspond à un certain nombre de facteurs
qui sont démographiques, économiques, et sociaux, et qui
rendent nécessaire un nouvel instrument de gestion des individus
: ce que Foucault appelle « l’émergence de la norme
». La norme, c’est l’émergence d’une règle
qui n’est plus seulement juridique - c’est-à-dire produite
par la souveraineté telle qu’elle avait été
définie à l’époque moderne -, précisément
parce que la souveraineté n’arrive plus à gouverner
à partir des seules règles juridiques. Il faut autre chose.
Il faut des règles d’un nouveau type, qui ne sont pas contradictoires
avec les précédentes mais qui s’y ajoutent plutôt
en les complétant, qui les renforcent en les étendant et
les rendent plus efficaces : Ces règles nouvelles, les «
normes » se présentent comme des règles naturelles.
C’est donc bien d’une invention historiquement datée
des rapports de pouvoir qu’il s’agit– la nature comme
une production du pouvoir, comme un nouvel instrument de domination ;
le recours à la naturalité comme stratégie de contrôle
– afin de gouverner avec plus d’efficacité et à
un moindre coût les « populations ». Le mot «
populations » mérite qu’on s’y arrête.
Là où le pouvoir disciplinaire se bornait à s’intéresser
au corps des individus désingularisés, les biopouvoirs normatifs
vont avoir recours à une stratégie de gestion qui redouble
cette individualisation des sujets par une massification sur la base d’une
(pseudo-)naturalité. Ce que l’on appellera alors les «
populations », ce sera des sujets massifiés et homogènes
produits pour devenir des « objets » collectifs du pouvoir,
et que l’on définira sur la base d’une co-appartenance
« naturelle », c’est-à-dire à partir de
la mise en avant d’un trait naturel (age, sexe, mœurs etc.)
permettant leur classification et leur assujettissement. « Les femmes
» existent, certes ; mais « les femmes », c’est
aussi le nom d’une population homogène inventée par
une technologie du pouvoir de type normatif en vertu d’une pseudo-identité
naturelle. Les femmes sont dites « femmes » en vertu des caractéristiques
communes qu’on leur prête : avoir un utérus, donner
naissance à des enfants, travailler à la maison, servir
leurs pères puis leurs maris, avoir plus de sensibilité
que de raison, être plus intuitives qu’abstraites etc. C’est
au nom de cette pseudo-naturalité de la communauté des femmes
qu’on leur reconnaît une différence. Mais cette différence
n’est jamais celle que les femmes se sont choisie elles-mêmes
: cette différence est la marque de leur assujettissement ultime,
c’est celle qui permettra aussi bien de les infantiliser (l’identité
de genre devient alors une identité d’âge : l’être-femme
et l’être-irresponsable, l’être-infans, sans parole,
se recouvrent) que de les gouverner. C’est donc cette norme-là
qu’il faut avant tout interroger pour essayer de produire la critique
de l’absence des femmes de la sphère du politique.
Permettez-moi enfin une dernière
digression. Je savais en arrivant ici que vous vous intéressiez
beaucoup aux perspectives post-genres et à la critique des identités
naturelles. Je savais également – puisque c’est le
sujet d’intervention que vous m’aviez proposé –
que vous entendiez de la même manière construire un discours
critique contre les nationalismes dont, hélas, la scène
politique internationale semble actuellement trop souvent vouloir signaler
le retour en vigueur. En réalité, les deux critiques sont
les deux visages d’un même effort de déconstruction.
Quand on pense à l’émergence historique des nationalismes,
on ne peut pas ne pas le faire sans se référer au cadre
épistémologique, philosophique et politique dans le quel
cela advient – c’est-à-dire tout à la fois dans
le système de références, dans la grille conceptuelle,
dans le type d’organisation pratique des vivants et de l’espace
de leur communauté que cela implique. Ce cadre, pour nous européens,
c’est celui de la pensée politique moderne à partir
du XVIIe siècle, c’est celui des États-nations : c’est
celui de la définition exclusive de la communauté politique
des hommes par les frontières qui définissent un véritable
quadrillage de l’espace, bloquent les flux, fixent les positions,
tracent matériellement le grand partage du dedans et du dehors,
de l’inclusion et de l’exclusion dans le grand corps de la
nation ; c’est la définition par l’unité du
pouvoir souverain sous lequel les hommes se placent (ou, variante démocratique,
qui les représente) ; c’est la définition par attribution
de droits, c’est-à-dire aussi par l’exclusion des autres
– les hommes et les femmes de non-droit, les non-citoyens, les non-garantis,
les non-reconnus.
Trois remarques rapides alors, afin de lancer notre discussion.
Premier point. Il faut se souvenir que la pensée politique moderne
est le produit d’une configuration historique en un lieu donné
: elle est le résultat de déterminations multiples (économiques,
sociales, démographiques, politiques), c’est-à-dire
d’une histoire spécifique – et, pour nous, qui la regardons
à distance, d’une périodisation. Le problème
n’est donc pas de poser le problème de l’émergence
des États-nations – ou du phénomène des nationalismes
– en termes de bien ou de mal, en cherchant à produire un
jugement moral, mais de comprendre à la fois les conditions historiques
qui ont permis cette émergence et les effets historiques auxquels
celle-ci a, à son tour, donné lieu. Or l’idée
de l’historicisation (et de la localisation) nécessaire des
concepts politiques de la modernité implique une conséquence
immédiate : en effet, si l’on parle d’émergence
historique d’un système de pensée (et des effets de
réalité que cela suppose immédiatement), on suppose
aussi le moment où tout cela disparaîtra. C’est un
peu, si vous voulez, ce que dit Foucault à la fin des Mots et les
choses, avec l’image magnifique (et combien incomprise, encore aujourd’hui)
de la mort de l’homme en tant que barycentre des sciences humaines,
économiques et sociales. Quand il y a émergence, il ne peut
pas ne pas y avoir disparition. A la seule différence que, s’il
est relativement facile - en un mouvement rétrospectif, «
archéologique » dirait Foucault - de dater une émergence,
il est beaucoup moins aisé de repérer le moment de basculement
d’une épistémè dans une autre, d’un système
de pensée dans un autre : cela implique alors un travail critique
d’une autre nature, essentiellement centré sur notre propre
présent - ce que, encore une fois, Foucault appelle « une
ontologie critique de l’actualité ». Une sorte d’activité
de diagnostic tout à la fois de ce que nous sommes et de ce que
nous pourrions ben ne plus être, une reconnaissance des «
différences possibles », pour reprendre une belle expression
que Foucault utilise à la fin de sa vie dans un commentaire de
Kant. Demandons-nous alors sil existe des indices pour dire aujourd’hui
que les catégories politiques de la modernité et la structuration
politique du réel telles que nous les connaissions depuis plus
de trois siècles sont en train de basculer dans un autre système
à la fois conceptuel et pratique, dans une autre rammaire du politique.
C’est par exemple ce que font M. Hardt et T. Negri lorsqu’ils
choisissent de parler d’« empire » et d’en analyser
le fonctionnement nouveau. Le point de basculement n’est bien entendu
pas mécanique, ce n’est pas le Titanic sombrant en trois
minutes, et il faut au contraire imaginer que certaines formes de la modernité
puissent pour un certain temps cohabiter avec les formes nouvelles –
ce qui rend non seulement la situation difficile à vivre mais particulièrement
complexe à analyser. C’est, je crois, une piste fertile pour
tenter de produire ce travail de diagnostic auquel nous enjoignait Foucault,
et dont je crois que, s’il est à l’évidence
politique, il est tout autant philosophique.
Deuxième point, encore plus sommairement. Je suis extrêmement
frappée par la déshistoricisation générale
(et parfois violente) du discours des sciences humaines, politiques ou
sociales. Cela consiste à faire comme si tout cela (le «
tout cela » pouvant être au choix, une rationalité
politique, un type de gouvernement, un sujet politique, une modalité
d’action ou d’expression etc…) n’avait pas d’histoire,
c’est-à-dire existait en réalité en nature.
Cela est vrai, j’ai essayé de le montrer, de sujets collectifs
qui ont été construits tout autant par le pouvoir que par
la résistance à celui-ci – c’est bien entendu
le cas des femmes. Mais cela est tout aussi vrai de l’idée
même de nation, et du corollaire immédiat dont le concept
se dote : celui de peuple. La re-naturalisation de la référence
à l’idée de peuple dans les quinze dernières
années me paraît assez évidente, comme s’il
s’agissait de s’arc-bouter sur les derniers vestiges d’une
modernité qui n’en finit pas de se survivre en la radicalisant.
En somme : les hommes du XVIIe siècle, comme plus tard les penseurs
des Lumières, n’ont jamais pensé que le politique
était naturel : que l’état de nature soit jugé
la source de tous les maux, comme chez Hobbes, ou qu’il soit au
contraire considéré comme en Eden perdu à tout jamais,
comme chez Rousseau, il était précisément ce contre
quoi (ou à défaut de quoi) l’on construisait la pensée
du contrat politique. Le contrat, c’était donc le renoncement
à la naturalité. Il est donc extrêmement étonnant
de voir aujourd’hui une gamme infinie de néo-contractualismes
justifier leur consistance – c’est-à-dire à
la fois la gouvernementalité qu’ils exercent et le peuple
auquel ils s’appliquent ou qu’ils prétendent représenter
– en se référant à la naturalité de
leur fondement. En vrac : peuples définis par des origines communes
que l’on fait parfois remonter à vingt-cinq siècles,
racines chrétiennes de l’Europe, ethnicisation du lien social,
communautarismes de tout poil, racialisation du discours y compris lorsqu’il
s’agit de donner la parole aux opprimés (pensez aux politiques
des quotas aux États-Unis et, de plus en plus, en Europe ; ou aux
effets dévastateurs des « politiques de l’identité
»)… Tout cela est terriblement dangereux. Les nationalismes
ont fait plus de morts au XXe siècle que les pandémies du
XVIIIe siècle.
Troisième point. Il reste alors à savoir sur quel terrain
– d’activité critique, d’analyse, de luttes,
de « différences possibles » - nous choisissons de
nous placer. Encore une fois, le faux choix entre le droit naturel et
le droit positif, entre la nature et la citoyenneté moderne –
tel que le dénonçait Foucault dans les brefs passages que
je vous ai lus dans la première partie de mon exposé –
est à dénoncer comme tel : c’est un piège.
Pourtant, il est des sujets sans droits, bloqués aux frontières
ou dans les mailles de la discrimination sociale, dans les zones de non-droit
que sont de plus en plus les démocraties de l’état
d’exception permanent. C’est à eux que nous devons
notre réflexion, c’est pour eux qu’il est urgent de
se mettre à penser et à agir afin de définir un terrain
nouveau de pratiques et de luttes, mais aussi, indissociablement, un terrain
d’expérimentation nouveau du vivre-ensemble, un nouveau commun
des multitudes.
Je vous remercie.
Japon, mars 2008
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